Entretien

Marcin Wasilewski

À la veille d’enregistrer un troisième album sous son nom pour le label ECM, Marcin Wasilewski nous accorde un court entretien.

Marcin Wasilewski s’est fait connaître avec son trio en accompagnant longtemps le trompettiste Tomasz Stanko. À la veille d’enregistrer un troisième album sous son nom pour le label ECM, ce pianiste polonais nous accorde un court entretien.

  • Pouvez-vous retracer votre parcours en quelques mots ?

L’histoire peut-être longue car je suis de plus en plus vieux ! (rires). En bref, j’ai commencé le piano classique à l’âge de 7 ans, à l’école. Je me suis intéressé au jazz vers 13 ou 14 ans. Après mes études, je me suis inscrit à l’Académie de musique de Katowice, dans la section jazz. C’était la seule qui délivrait des cours de jazz en Pologne.

  • Il y a peu d’écoles de jazz en Pologne ?

Oui, mais de toute façon, je pense que la meilleure façon d’apprendre le jazz est de jouer avec des musiciens qui ont déjà une longue expérience. C’est ce que nous avons fait avec Slawomir Kurkiewicz et Michal Miskiewicz. C’est la meilleure école. Je pense, mais je n’oserai pas l’affirmer, que c’est mieux encore que, par exemple, le Berklee College of Music et autres grandes universités du même acabit. L’important est surtout de rencontrer des musiciens et de jouer de façon professionnelle avec des artistes renommés. C’est ce que nous avons eu l’occasion de faire avec Tomasz Stanko pendant des années. C’est de cette façon que nous avons appris. En jouant ensemble sur scène, en essayant de dompter les tensions, de comprendre les intentions. Le jazz doit se jouer pour le public et en public. C’est, à mon avis, la seule façon d’acquérir de l’expérience et de trouver son chemin.


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Marcin Wasilewski © Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

  • Quelles ont été vos premières influences en jazz ?

Je me suis sérieusement intéressé au jazz quand j’ai acheté la vidéo du concert du Keith Jarrett Trio de 86 à Tokyo. Ça m’a tué ! Pendant pratiquement deux ans, j’ai écouté ce concert tous les jours. J’étais subjugué. Je me suis véritablement noyé dans cette musique. Là, le jazz est entré dans ma vie quotidienne.
Je suis allé au concert de Jarrett à Berlin, dernièrement : il entamait sa tournée en solo. J’ai pu le rencontrer après le concert et le remercier de m’avoir tant inspiré. C’était magique. Les rêves deviennent parfois réalité : j’ai rencontré mon maître ! C’est un génie. Dernièrement, lors de nos longs déplacements à travers l’Europe en voiture, j’ai réécouté tous ses concerts solo : La Scala, le Köln, Vienna et d’autres. Ce sont tous de fabuleux enregistrements.

  • On pourrait peut-être aussi trouver dans votre musique quelques influences de Bill Evans, non ?

C’est possible. Mais il est difficile de dire d’où viennent les influences. Tous les groupes ont été influencés. Il serait stupide de ma part d’occulter ce qui s’est fait avant. On ne peut pas ignorer les trios de Bill Evans, Paul Bley, Keith Jarrett, McCoy Tyner… Tous ces grands musiciens ont fait l’histoire du jazz. Donc, oui j’ai été influencé par eux. Et j’écoute aussi d’autres choses : beaucoup de musique classique ou contemporaine. De la pop aussi, j’ai besoin parfois de me « rafraîchir ». Nous vivons une période merveilleuse où il est possible d’écouter beaucoup de musique, d’aller facilement au concert. Il y a des millions de disques à écouter, plein de musiques à découvrir, tout le temps. Parfois même trop. On est peut-être inondé de musique. On en entend partout, parfois sans le vouloir. On entend même de très mauvais musiciens (rires).

  • Avec votre trio, vous parvenez à construire une histoire, faire monter l’intensité, créer une ambiance. Comment composez-vous ? Comment construisez-vous les concerts ? Laissez-vous beaucoup de place à l’improvisation…

Oh oui, sinon ce serait ennuyeux. Certains groupes jouent du jazz de manière parfaite, mais sans oser trop s’en éloigner. Pour moi, il faut toujours être au bord de la rupture. C’est ça le jazz : être toujours « on the edge ». Essayer d’être perpétuellement au-dessus ou en dessous de ce fil. C’est le plus beau feeling qui soit. Dans ces moments-là, on se découvre l’un l’autre, on se croise, on se fait confiance, on se surprend.

  • Qu’est ce qui vous inspire pour écrire ou improviser ?

Toutes les musiques m’intéressent. Je compose suivant mon humeur. Je suis incapable de composer sur commande. Je ne m’impose rien. Quand la musique vient, je la prends. Si une idée surgit, je m’installe et je joue. Ce n’est vraiment pas facile de composer quelque chose de bien. Alors j’aime aussi jouer des morceaux d’autres compositeurs et les réinterpréter à ma façon. Ça m’ouvre l’esprit. On essaie, avec le trio, de trouver du matériel qui puisse nous inspirer, pour créer de nouvelles atmosphères, de nouveaux sentiments.

  • Comment avez-vous rencontré Slawomir Kurkiewicz et Michal Miskiewicz ?

Je connais Slawomir depuis l’école. Nous avons suivi le même parcours. J’ai le sentiment que cela continuera toute la vie. Plus tard, nous avons rencontré Michal et nous l’avons invité.

  • Vous jouez ensemble depuis combien de temps ?

1994. C’est durant cette période que nous avons fait quelques gigs avec Tomasz Stanko. Petit à petit, nous avons joué plus régulièrement avec lui. C’est comme cela qu’est né son quartet.


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Marcin Wasilewski © Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

  • Tomasz Stanko vous a fait entendre la musique d’une autre façon ?

Bien sûr. C’est un compositeur très original. Je ne dirai pas atypique, mais original. Vraiment. Sa technique est assez inhabituelle. Ce n’est pas un souffleur traditionnel. Il a un beau son, il peut atteindre des notes très hautes et très fines. Ses compositions sont subtiles. Il a une façon personnelle d’agencer les accords. Nous avons appris cela avec lui - et aussi à jouer librement. Tomasz est un grand improvisateur qui vient de la scène free. Il nous laisse assez libres car il peut nous suivre n’importe où. Ce n’est pas quelqu’un qui impose. Il attend beaucoup de ses musiciens. C’est la meilleure école que je connaisse. Il faut jouer sérieusement, en étant profondément impliqué dans la musique.

  • Vous avez aussi joué avec Manu Katché, qui a une approche différente ?

Différente, mais toute aussi originale. C’est un batteur exceptionnel pour capter le rythme et le groove. C’était aussi une expérience intéressante. Manu Katché a des racines africaines et cela nous a permis d’appréhender le groove, de le sentir. Et puis, il a joué avec Peter Gabriel, Sting… son expérience est différente des musiciens exclusivement « jazz ».

  • Vous avez enregistré deux albums sous votre nom chez ECM. Comment se passe la collaboration avec Manfred Eicher ?

Manfred Eicher est très ouvert. Il a une très grande expérience et je serais bien bête de ne pas écouter son avis. Ses connaissances sont énormes, c’est un véritable dictionnaire. Il a une culture musicale incroyable, des goûts très sûrs. Ecouter ses conseils durant les enregistrement est très « régénérateur ». Cela nous permet de penser différemment et de nous libérer. C’est le quatrième musicien du trio. Il est à la fois derrière la vitre et avec nous. Nous parlons beaucoup. Même en dehors du studio. Dernièrement encore, lors du concert de Keith Jarrett, nous avons beaucoup discuté sur la façon de voir la musique. Nous allons nous retrouver en studio au mois de mars à New York pour l’enregistrement du nouvel album.


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Marcin Wasilewski & Manu Katché © Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

- Il s’est écoulé un long intervalle depuis January.

Oui, l’album est sorti il y a un an et demi… ou plus ? Et l’enregistrement datait de mars 2006. Cela fait déjà trois ans ! Le temps passe si vite ? (rires)

  • Le prochain sera-t-il dans la même veine ou comptez-vous explorer de nouveaux territoires ?

Nous rodons en concert quelques nouveaux morceaux. Assez rarement, je dois l’avouer, mais je crois qu’il est temps de les intégrer un peu plus. L’enregistrement d’un nouvel album est toujours un challenge, une étape qui doit être mûrement réfléchie. Je joue également avec Dhafer Youssef, mais pour l’instant il n’est pas question d’enregistrer. J’ai aussi envie d’ajouter une trompette au trio. Ce ne sera pas encore sur le prochain album, mais bientôt… Du moins si Manfred veut toujours travailler avec nous (rire). Je tiens beaucoup à participer à la légende d’ECM qui m’a tant donné en musique. Les conditions sont idéales pour me concentrer et apprendre à me focaliser sur ma musique. Cela me pousse à essayer de créer et procurer. J’espère que j’y arrive.

  • Entre le concert et le studio, vous réussissez à obtenir la même intensité ?

Il y a une différence, en effet. En studio, avec le trio, nous avons tendance à jouer moins de notes. C’est venu avec l’expérience et je suis persuadé que c’est une bonne chose. En concert, c’est autre chose. D’abord, tous les concerts sont différents, les salles sont différentes, la sonorité, les réactions du public… tout cela a une influence sur la musique. Mon humeur change aussi, suivant la façon dont se sont passés le voyage, les rencontres, le sound-check. Et puis, le concert est une représentation, un show ; il faut jouer avec cela aussi. Bien sûr, on doit être capable de garder la même concentration, les mêmes sentiments qu’en studio. L’important est le résultat. Il faut être à 100% dans la musique, que ce soit en studio ou en live. La musique enregistrée en studio est conçue pour que l’auditeur l’écoute chez lui. Cela modifie sa perception et il faut en être conscient. Il faut absolument jouer les bonnes notes au bon moment, ne pas faire d’erreur dans le message que l’on délivre.