Le pari était pourtant loin d’être gagné vu le contexte économique. Les Lorrains, plus encore que les Français dans leur ensemble, ont le moral en berne et sont rarement au mieux de leur forme lorsque l’automne, qui n’est autre ici qu’un hiver mal déguisé, commence à glacer les esprits... On pouvait donc se poser la question : sauraient-ils se distraire – au sens le plus strict du mot – de leurs inquiétudes, pointer le bout du nez hors les murs et participer à cette fête de la musique ? Il semble que la réponse soit positive. Non seulement les chiffres le prouvent, mais de belles manifestations d’enthousiasme collectif tendent à prouver chez eux un réel attachement à ce festival, qui peut tranquillement penser à fêter ses quarante ans en 2013 avec eux. Cerise sur le gâteau, la météo a été plutôt clémente...
On se souviendra longtemps, et ce n’est qu’un exemple, de la très longue standing ovation faite à Avishai Cohen, dont le rappel à coloration cubaine très festive [1] a littéralement fait chavirer de bonheur une salle bondée. On n’oubliera pas non plus l’ultime soirée du chapiteau où la relecture de Tutu par un Marcus Miller euphorique restera un moment à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire des NJP.

- Marcus Miller © Jacky Joannès
Il faut dire que l’expérience des responsables du Festival a parlé. Tirant les conclusions de quelques erreurs passées [2], l’équipe a su se livrer à une analyse lucide du bilan précédent, assez mitigé, pour penser une 37è édition qui replace le Chapiteau de la Pépinière - leur lieu emblématique - au cœur de ces dix soirées d’octobre. En y programmant les concerts les plus attendus (jazz, bien sûr, mais aussi reggae, blues et chanson), ils ont ré-enclenché la mécanique et le public a répondu présent.
Il convient toutefois de rendre aux salles voisines ce qui leur appartient, car l’architecture des Nancy Jazz Pulsations se déploie, ne l’oublions pas, en d’autres lieux dont l’ambiance spécifique rassemble des publics variés : la Salle Poirel et son décor plus que centenaire, le Magic Mirrors et ses frissons plus nocturnes, l’Autre Canal qui vibre au son de l’électro-rock, le Hublot aux intonations étudiantes, la Cathédrale (qui accueillait Jan Garbarek et le Hilliard Ensemble), l’Opéra pour une confrontation entre Richard Galliano et Jean-Sébastien Bach et, pour la première fois, la Fabrique, excroissance heureuse du Théâtre de la Manufacture, dont l’intimité et la chaleur augurent de belles ambitions en compagnie du jazz à Nancy.

- Avishai Cohen © Jacky Joannès
Installer un festival au cœur d’une ville, le faire rayonner bien au-delà de ses murs, aller au-devant du public, parler à tous... telles sont ici les intentions de départ. En 2010, elles occupaient une position centrale, preuve d’une réelle volonté d’aller de l’avant tout en conservant une identité affirmée. NJP n’est pas « un festival de plus » ; il n’attire pas les foules estivales, il est là, avec son histoire propre et ses ambitions pour demain.
On l’imagine, il n’était guère possible de tout voir ni tout écouter. Ce qui n’interdit pas d’évoquer quelques soirées dont la diversité n’avait d’égale que l’intensité. De plus, il nous a semblé intéressant d’engager une conversation avec Claude-Jean Antoine, président historique des NJP, afin de proposer un point de vue rétrospectif et avisé sur cette belle manifestation.
Flash back en six soirées...
Orchestre National de Jazz - Daniel Yvinec « Around Robert Wyatt » / Vienna Vegetable Orchestra
Ça commence - mal - par une inversion de la programmation en raison de dégâts sur la scène : la musique légumière du redoutable Vienna Vegetable Orchestra s’accommode assez mal d’un deuxième plateau, les musiciens pouvant voir d’un mauvais œil le sol jonché d’épluchures plus ou moins compatibles avec leur sécurité... Daniel Yvinec nous explique que la machine à compost autrichienne passera en second et que, par conséquent, son ONJ va jouer sans plus attendre. Manque de chance pour nos jeunes funambules, dont le tout récent Shut Up And Dance est une enivrante merveille, quelque chose ne colle pas ce soir au pays de Robert Wyatt qu’il nous propose de revisiter : un son beaucoup trop fort, en particulier celui des voix pré-enregistrées qui brûlent les oreilles ; c’est au point qu’au milieu de la salle, la musique se réduit à une bouillie où aucun instrument ne parvient à se faire véritablement entendre. Dans ces conditions, le public a du mal à entrer dans l’univers si particulier du grand Wyatt, dont l’ONJ a pourtant su s’approprier les contours complexes avec beaucoup d’inventivité. Ce soir, on sent une crispation, une retenue qui nuisent à la transmission des chants enchantés dont on se délecte à l’écoute d’Around Robert Wyatt. Mais ce n’est que partie remise ; ces artistes ont encore mille bonnes surprises à nous réserver, comme l’a prouvé la création de leur dernier programme en date au Reims Jazz Festival [3].

- Orchestre National de Jazz © Jacky Joannès
Il va sans dire que, dans la foulée de l’ONJ, les onze compères du Vienna Vegetable Orchestra sont attendus au coin de la courgette et du poireau ! Voilà une bande d’énergumènes fort habiles de leurs mains qui ont choisi de se compliquer la vie en interprétant un répertoire à forte coloration techno-maraîchère au moyen de différents légumes dont ils extirpent des sons non sans les maltraiter avec méthode : leurs aubergines, carottes, pommes de terre, choux, céleris raves et autres salades sont mis assez brutalement au service de leur obsession rythmique pour finir en lambeaux par terre, quand ils n’éclaboussent pas les premiers rangs. On pense à une batucada un peu fibreuse, croisée d’un big band à tendance électro-potiron, sympathique à contempler mais dont on se lasse un peu vite. A voir une fois au moins pour ne pas mourir totalement carnivore.

- Vienna Vegetable Orchestra © Jacky Joannès
Yuval Amihai Ensemble / Avishai Cohen
Samedi 9 octobre 2010, Salle Poirel
Cet homme-là vient d’une autre planète, c’est sûr... Lorsqu’il entre en scène, seul, pour engager un premier et fougueux dialogue avec sa contrebasse, Avishai Cohen l’évidence s’impose : il possède cette incroyable faculté d’occuper à lui seul tout l’espace, visuel et sonore. Dire qu’il est habité serait insuffisant, il faut ajouter une qualité qui ne court pas les salles de concert : la grâce. Quand viennent le rejoindre Shai Maestro (piano), Itamar Doari (percussions), Amos Hoffman (oud) et, quelque temps plus tard Karen Malka (chant), nous sommes conviés à un somptueux voyage, un peu mystérieux, presque mystique par instants et qui brille de mille feux orientaux.

- Avishai Cohen © Jacky Joannès
Articulant son concert autour du répertoire d’Aurora, son dernier disque en date, ce contrebassiste-chanteur – et quel chanteur ! – nous fait cadeau de plusieurs compositions nouvelles (« Dreaming », « Three Roses ») issues de son prochain disque ; elles ne font qu’aviver notre impatience. Et que dire du long rappel endiablé durant lequel il transfuse à un public conquis, debout, toute l’énergie engrangée lors de ses années new-yorkaises, quand il travaillait aux côtés d’artistes de la scène cubaine et portoricaine ? Un moment de bonheur musical qu’on voudrait sans fin. Après les dernières notes, les yeux brillent, pleins d’une joie simple et durable. Un grand monsieur est passé.
Signalons qu’en première partie se produisait le Yuval Amihai Ensemble. Au sein de la formation du guitariste, dont les influences orientales guident les mélodies légères, on a pu remarquer la ferveur de Damien Fleau (saxophone soprano) et la solide assise rythmique d’Olivier Degabriele (contrebasse). Tous deux sont par ailleurs membres du groupe Festen, qui vient de publier un premier album prometteur dont on reparlera dans ces colonnes.
Thomas Savy Trio / Diego Imbert Quartet
Mardi 12 octobre 2010, La Fabrique
Une de ces soirées qui font rêver d’un cadre propice au jazz à Nancy en dehors du festival... Cette petite salle attenante au Théâtre de la Manufacture, intime et chaleureuse, est dotée d’une acoustique plus que correcte. Ajoutons-y quelques tables, et pourquoi pas un bar, et on imagine assez bien la naissance d’un club. Dans l’interview qu’il nous accorde plus bas, Claude-Jean Antoine n’exclut pas cette hypothèse. A suivre...
Avec son trio, Thomas Savy nous remet en mémoire toutes les qualités de sa French Suite très justement saluée ici même il y a quelques mois. Ce bel ensemble - la quasi-totalité du concert, jusqu’au « Come Sunday » de Duke Ellington joué en rappel -, hisse Savy aux côtés d’un Sclavis ou d’un Portal. Pas seulement parce qu’il partage avec eux une prédilection pour la clarinette basse, mais aussi parce que son écriture élaborée, élégante, et ses qualités d’improvisateur en font un musicien passionnant dont on suit les voyages avec plaisir. Il est parfaitement épaulé ce soir par les excellents Stéphane Kerecki (contrebasse) et Fabrice Moreau (batterie) dont le talent n’est plus à démontrer. Savy prend le temps d’expliquer les différents mouvements, en évoquant New York pour « My Big Apple » ou en rendant un hommage appuyé à Steve Potts, en filigrane dans la « Ballade de Stéphane Edward ». Un concert subtil dont on sort avec le sentiment d’avoir partagé une émotion discrète.

- Thomas Savy © Jacky Joannès
Dans la foulée de cette belle formation, une autre équipe qui vaut le détour investit La Fabrique : le quartet de Diego Imbert, qui installe d’emblée le climat fécond de son récent A l’ombre du saule pleureur. Habitué de Nancy Jazz Pulsations, le contrebassiste - qui reconnaît en Dave Holland une de ses principales sources d’inspiration - retrouve son complice de toujours, le batteur Franck Agulhon. Entre eux, on devine amitié, écoute, admiration réciproque… bref, un terreau idéal pour les interventions de David El-Malek (saxophone ténor) et Alex Tassel (bugle). Les personnalités opposées des deux solistes - le premier étant d’un lyrisme souvent méditatif dans ses chorus et le second tout en retenue, plus impressionniste – offrent au public très attentif, une musique à la fois complexe et chaleureuse. En rappel, Imbert propose un « Mr. OC » évoquant une autre influence majeure, le grand Ornette Coleman, imprévisible coloriste dont les inventions sont une véritable caverne d’Ali Baba pour les musiciens.

- Diego Imbert Quartet © Jacky Joannès
Christian Scott 5tet / Manu Katché / Dave Holland 5tet
Jeudi 14 octobre 2010, Chapiteau de la Pépinière
Une importante partie du public est manifestement venue voir Manu Katché, mais on oubliera vite ce concert terne, coincé entre deux autres de bien meilleure facture. Ce batteur très demandé comme sideman et qui sait être excellent est beaucoup moins convaincant en leader. Il distille alors un jazz propret, techniquement maîtrisé, mais formaté et sans âme. L’interaction entre musiciens étant emblématique du jazz, on ne peut qu’être déçu par ce côté scolaire qui, en quelques minutes, suscite un ennui profond. Le batteur est irréprochable mais allez savoir pourquoi, il tient à abuser de ses splash, ces mini cymbales au son insupportable qui plombent ses interventions. On oubliera même un solo de batterie marqué par une étrange absence de conviction. Seul Alfio Origlio (piano), qu’on connaît notamment dans le Paris Jazz Big Band, multiplie les efforts pour tirer le groupe de sa torpeur convenue ; mais rien n’y fait. Durant une heure, il ne se passe absolument rien. Ici ou là, on entend dire dans le public que finalement, ce concert est un prélude idéal à la seconde partie : on peut se reposer, voire somnoler avant la promesse de moments hauts en couleurs requérant toute notre énergie.
Il faut dire qu’en matière de batterie, le quintet du trompettiste américain Christian Scott avait proposé une sacrée entrée en matière avec le jeu rageur et polyphonique de Jamire Williams. S’appuyant sur le répertoire de Yesterday You Said Tomorrow, disque à découvrir ou redécouvrir tant il fourmille de bonnes idées, cette formation conquiert d’emblée par sa musique tendue lorgnant parfois vers un jazz fusion ni académique ni lisse, mais desservi par un son médiocre. Scott, pavillon tendu vers le ciel, injecte dans son jeu une belle puissance et suscite très vite l’adhésion d’un public qui, on vient de le voir, n’était pas forcément venu pour lui. C’est là l’une des excellentes surprises des NJP 2010, comme l’an passé le concert du saxophoniste Walter Smith III, par ailleurs proche de Christian Scott. Ces hommes-là reviendront faire un tour par la Lorraine, les paris sont ouverts !
On oubliera aussi cette improbable vision : une partie du public quittant la salle après le concert de Manu Katché, alors que s’apprête à entrer en scène une légende vivante, le grand Dave Holland ! Allez comprendre... Peut-être l’effet pervers de la médiatisation, qui bénéficie à une nouvelle star au détriment d’un artiste majeur... Car Dave Holland, lui, donne invariablement la même et souriante leçon de grande classe.

- Dave Holland © Jacky Joannès
Entouré d’une formation tonique et réjouissante (Chris Potter, saxophone, Robin Eubanks, trombone, Steve Nelson, (vibraphone et Nate Smith, batterie), le contrebassiste fait briller sa musique, principalement tirée du récent Pathways. Tout ce qui se joue sous nos yeux est frappé au coin de la générosité et d’une virtuosité mise au service de dialogues enfiévrés entre les musiciens. Ce jazz aux rondeurs gourmandes – on aurait envie de filer la métaphore œnologique et de le comparer à un grand cru, ce qui n’est pas le cas d’autres breuvages, insipides et beaucoup moins consistants – est la marque des grands. Il ne se passe pas une seconde sans que l’un ou l’autre ne se sente poussé dans ses derniers retranchements pour imaginer un chorus goûteux et imaginatif. Dave Holland, quant à lui, orchestre l’ensemble coloré avec un flegme toujours étonnant chez un musicien qui en a vu d’autres. Il semble être le premier admirateur de ses complices... mais n’est pas le dernier à prendre sa part du festin. Bien joué messieurs ! Au bout de 90 mn la salle debout en redemande. Sans doute le grand moment jazz de cette édition 2010.
Youn Sun Nah & Ulf Wakenius
Vendredi 15 octobre 2010, La Fabrique
Retour à La Fabrique qui va, cette fois, se laisser charmer par un duo magnifique : Ulk Wakenius (guitare) monte en premier sur scène pour proposer une sélection personnelle directement liée à son amour de la musique brésilienne. Ce brillant instrumentiste avenant et discret qui fut le dernier guitariste d’Oscar Peterson, a toutes les qualités requises pour mettre en valeur la fausse sagesse de Youn Sun Nah. La ravissante chanteuse coréenne, visiblement ébahie par le respect d’un public qui l’écoute religieusement, peut en effet repousser assez loin les extrêmes : chez elle, tout est propice à l’intense expression des passions, du murmure intimiste jusqu’au cri. Ici se croisent Tom Waits, Léo Ferré, Metallica, un « My Favorite Things » interprété avec pour seul accompagnement un discret kalimba (piano à pouces), ainsi que des compositions originales, principalement issues de ses deux derniers disques : Voyage (2009)et Same Girl (2010) [ACT].

- Youn Sun Nah © Jacky Joannès
Inutile de dire que l’assistance (une bonne centaine de personnes) est sous le charme de cette chanteuse dont le talent n’est pas seulement vocal. Il fallait la voir, après le concert, s’émerveiller devant un groupe d’enfants venus l’écouter sans broncher et qui, tous, lui tendaient papiers et crayons pour obtenir un autographe tout en la pressant de questions sur sa vie d’artiste. Comme si elle n’était pas réellement cette personne qui attire les regards comme un aimant. Il se pourrait bien qu’Avishai Cohen et Youn Sun Nah aient été cette année aux NJP les deux pôles de grâce. Ceux qui ont assité à leurs concerts respectifs en sont persuadés.
Marcus Miller « Tutu Revisited »
Samedi 16 octobre 2010, Chapiteau de la Pépinière
On nous pardonnera de garder un souvenir vague de Nona Hendryx & Kahil El’Zabar ainsi que de la jeune chanteuse belge Selah Sue. Les premiers proposent une musique évoquant avant tout la sonorisation industrielle et soporifique des grandes chaînes de magasins de vêtements espagnols ; la seconde, qu’on veut comparer à Amy Winehouse, probablement à cause de sa voix éraillée, ne manque pas de conviction mais n’éveille pas non plus de passion durable. Comme un air de déjà entendu... Il faudrait aussi qu’une personne bien intentionnée lui conseille de changer de batteur : le sien a des baguettes en plomb et donne à sa musique une lourdeur pachydermique, une subtilité binaire qui lui promet un bel avenir de bûcheron après probable reconversion.
Marcus Miller, lui, remet les pendules à l’heure. Après ce double apéritif sans saveur, le bassiste qui, à 26 ans, a composé, produit et enregistré la plupart des instruments du Tutu de Miles Davis nous offre une relecture de ce classique. Excellente idée, qui conclut par une apothéose la 37è édition du festival. Un son parfait (ce qui, admettons-le, est loin d’être toujours le cas sous le chapiteau), une lumière soyeuse tout en nuances de violets et de rouges constituent un écrin parfait pour cette version réactualisée du disque.

- Marcus Miller © Jacky Joannès
Entouré de redoutables équipiers - Sean Jones (trompette), Alex Han (saxophone), Federico Gonzalez Peña (claviers) et Louis Cato (batterie) -, Miller a su, avec le doigté et le gros son qu’on lui connaît, éviter le piège de la démonstration glacée. En perpétuelle évolution, l’ensemble se situe quelque part entre les années 80 et la musique de demain. Loin de se livrer à une course de vitesse (il en a pourtant les moyens), Marcus Miller – sourire épanoui du début à la fin – délaisse même son instrument pour une clarinette basse le temps d’un vaporeux intermède : « In A Sentimental Mood ». Le Chapiteau, pour sa dernière soirée, est plein comme un œuf, on se presse devant la scène pour ne pas perdre en une miette, et dans les gradins, les responsables de la sécurité doivent évacuer les enthousiastes en trop grand nombre. Nancy fait la fête à Marcus Miller et à la musique vivante. On ne pouvait rêver d’un final plus généreux ; d’ailleurs, quand les lumières se rallument, on hésite à quitter les lieux. Le festival est-il vraiment terminé ? Faudra-t-il vraiment attendre encore un an ?
Sélection discographique pour prolonger la fête :
Quelques heures après les dernières notes de l’édition 2010, nous avons rencontré son président pour évoquer passé, présent... et avenir !
Claude-Jean Antoine : Je suis un des trois fondateurs du festival en 1973. A cette époque, nous faisions partie d’une association qui s’appelait le Centre Culturel Lorrain Universitaire, une fédération d’associations universitaires, comme son nom l’indique, qui organisait des concerts à Nancy. Le maire nous a demandé de lui préparer un projet de festival, un événement musical de rentrée à l’automne, le pendant du Festival Mondial du Théâtre créé par Jack Lang qui se déroulait au mois de mai, et pour lequel nous avions travaillé de nombreuses années. Nous lui avons donc présenté un projet sur trois jours, avec une programmation qui nous semblait importante. Le maire nous a dit : « Mais je veux un vrai festival, ce n’est pas une kermesse, je veux Ella Fiztgerald, Duke Ellington, Count Basie, Oscar Peterson ». Je me souviens très bien de cette réunion ! Nous lui avons fait remarquer que ça allait coûter cher et là, il nous a dit que ce n’était pas notre problème. « Faites-moi un projet, on vous suit, allez-y ! ». Nous étions donc opérateurs pour la ville de Nancy, mais pas organisateurs. C’était alors une biennale, qui s’est déroulée en 1973, 1975 et 1977.
A la fin de la troisième édition, les élections municipales approchant, nous avons senti qu’il fallait que nous devenions indépendants de la sphère politique. C’est pourquoi nous avons créé une association, Nancy Jazz Pulsations, dont nous avions déposé le nom, et nous nous sommes présentés en demandeurs de subventions. Ce fut tout de suite un gros conflit avec la ville, qui a refusé de nous aider. Nous avons monté une association de soutien, lancé des pétitions… nous avons été beaucoup aidés par la presse locale, L’Est Républicain en l’occurrence. Un député qui venait d’être élu à Nancy, Jean-Jacques Servan-Schreiber, nous a soutenus. André Rossinot [4] était conseiller municipal, il nous a également soutenus. Nous avons réussi à obtenir des subventions de la Mairie et créé l’édition de 1981. C’est depuis cette date que le festival est annuel.

- Claude-Jean Antoine & Patrick Kader © Denis Desassis
Ensuite, je dirais : la satisfaction d’avoir maintenu l’esprit consistant à utiliser une ville, à organiser des concerts au centre, à investir beaucoup de lieux, y compris pour des manifestations gratuites comme au Parc de la Pépinière. En fait, c’est par ce côté que nous allons au-devant des publics. Et puis, il y a tous les souvenirs fantastiques de concerts : Sarah Vaughan, Stan Getz, Miles Davis, Sun Ra, John Zorn, Louis Sclavis, Daniel Humair, Henri Texier… Et les jeunes qu’on a quasiment vus débuter à Nancy.
