Borges, Okuda, van Huffel
Lagrangian Points
Sofia Borges (perc), Rieko Okuda (cl), Peter van Huffel (as, bs)
Label / Distribution : Auto Productions

Après les racines carrées, voici l’astronomie : la pianiste nippone Rieko Okuda a donc décidé de faire souffrir les plus littéraires d’entre nous… Heureusement, les Points de Lagrange qui donnent leur nom à l’album n’ont d’autre fonction que celle de titre. Si l’on fait exception de l’atmosphère chaotique et cosmique qui nimbe cette rencontre d’Okuda avec le saxophoniste Peter van Huffel et la percussionniste Sofia Borges, sensible dans l’entropie électronique de « Ghost Currents », c’est bien de musique improvisée qu’il s’agit, exubérante en diable. On retrouve en trame de fond la robustesse de la main gauche de la pianiste, opiniâtre et intense, qui construit avec le saxophone baryton du Canadien Peter van Huffel une alliance des profondeurs, fuligineuse et dévastatrice.
Le jeu d’Okuda est assez fascinant, car il joue sur tous les plans avec un luxe de détails. D’un chambardement digne du big-bang, elle peut passer à la douceur presque irréelle d’un piano préparé sur « Parallax », qui tinte avec une certaine bonhomie, laissant le saxophone dominer un flux où l’électronique prend une place prépondérante. Le travail sur le son est fiévreux et très nerveux. Il donne à la musique du trio une sensation de mouvement permanent qui tutoie l’urgence et lance d’autres mécanismes parallèles, qu’ils soient l’apanage du piano ou de la batterie insatiable de Sofia Borges. Cette dernière est vraiment au centre du projet, dans les débordements rythmiques de « Ghost Currents » comme dans les effets sonores troubles de « Parallax ». La batteuse portugaise est une habituée des atmosphères tourmentées, comme on avait pu l’entendre sur Pink Monads dont l’énergie se rapproche de ce disque, paru lui aussi chez 4ad Records.
La relation entre Borges et Okuda est elle aussi très importante. Elle se cache dans de plus menus détails, mais fait état d’un équilibre des forces qui donne à Lagrangian Points sa solidité. Ce n’est pas la première fois que les deux musiciennes se rencontrent, on avait pu les entendre dans le quintet SORBD où l’engrenage de la batterie et du piano était déjà très robuste. On l’entend ici avec « Hypnopompia » : la dynamique du trio est forte dans un contexte rendu parfois abstrait par l’électronique, qui ajoute une dose de mystère et d’inconnu tout à fait pertinente.


