Scènes

21es Rencontres Internationales D’jazz de Nevers

Dave Liebman, Stefano Di Battista ou encore Yves Rousseau jazzant Ferré : retour sur un week-end en bonne compagnie dans la Cité des Ducs.


Perturbé dans sa deuxième semaine par des mouvements soucieux, D’Jazz de Nevers frisa de peu le « never » – du moins pour une partie du public. Mais avec ses vingt et une années de persistance salvatrice, le festival en a vu d’autres et a pu compter, cette année encore, sur des artistes et un public présents et fidèles. Délicat mélange entre jeunes pousses et têtes d’affiche (de Galliano/Burton en ouverture à Di Battista en clôture, en passant par la case Liebman), le festival – c’est une de ses forces – tient la dragée haute à la scène contemporaine de France et de Nevers. Retour sur un dernier week-end ensoleillé dans la Cité des Ducs (vendredi 16 et samedi 17 novembre).

Création quand tu nous tiens

Après deux années « événementielles » (Les Django d’Or en en 2005 et le 20ème anniversaire du Festival en 2006), Roger Fontanel (directeur) souhaitait revenir à ses fondamentaux : la création contemporaine. Le concert Poètes, vos papiers ! s’inscrit dans cette perspective. Chapeauté par le talentueux contrebassiste Yves Rousseau, ce projet co-produit par le festival constitue un des temps forts des « vacancettes » (pour suivre la vénérable loi Toubon). Première sortie du groupe depuis l’enregistrement du disque, le concert fleure bon le rodage, d’où de légères approximations chez les vocalistes Claudia Solal et Jeanne Added, toutefois gommées par la solide complicité du quartet Rousseau. Parés d’une orchestration pointilliste, colorés par les appoggiatures cuivrées de Jean-Marc Larché et les nappes enivrantes du violon de Régis Huby, les textes de Ferré se marient aux jazzeux sans un nuage à l’horizon – ce qui n’était pourtant pas évident au départ.


JPEG - 25.4 ko
Y. Rousseau/J. Added © H. Collon/Vues sur Scènes

Les musiciens jouent pour mettre en valeur Ferré, sans effets de manches ou de vanité ; ils servent les vers sur un plateau où l’ostentation n’a pas droit de cité. Comme dans toute bonne réinterprétation, Rousseau et ses douaniers de la musique donnent aux oreilles chance et occasion de redécouvrir ces textes vigoureux et audacieux. On discerne dans les voix des deux chanteuses le phrasé particulier de Ferré, lancinant, et dynamique, ici parfaitement rendu par le complémentarité entre la fragilité d’Added et le timbre suraigu de Solal, notamment sur « Le plus beau concerto ». Mais la mention spéciale du jury va à Jeanne Added. Les morceaux où elle prend le lead délivrent des émotions inattendues (un « Où va cet univers » plein de hargne).

Après une reprise Noir Désir sur son dernier album, Ferré retrouve le chemin de l’actualité. Cette relecture mérite de sillonner les routes pour délivrer son message : faire chanter et jaser la poésie contemporaine de Ferré. Rousseau d’un côté et Courtois de l’autre (avec The New Rose aux Flâneries de Reims), nous ont offert les deux plus captivantes créations de l’année, avec pour point commun de joindre le jazz à la parole.

De Charybde en Scylla

Invités pour la première fois, les Nouveaux Monstres sont la seconde (très) bonne surprise (toutes proportions gardées) du chef. Pourquoi gardées, les proportions ? Parce que Léon Francioli (présent sur la légendaire Châteauvallon de Portal) et Daniel Bourquin sont loin d’être des bleus. Echappés du quartet BBFC, les deux amis se retrouvent pour une ode à l’impro. Un dimanche matin dans la petite salle du Parc des Ouches, accueilli par une expo photo de belle allure, on pénètre dans une cave où l’on ne peut qu’écouter. Une heure d’improvisation, avec son défilé d’explosions free tempérées par des caresses d’instruments. Des syllabes s’échappent, des sourires s’exposent. Une heure qui passe aussi vite que les sketches de Dino Risi et Ettore Scola qui donnent leur nom au duo. Une heure de surprises non-stop, entre une sorte d’Alain Rey, souffleur à la superbe moustache et un contrebassiste massif, entre archets, doigts et percussions de cordes. Imposante comme Orson Welles, la musique « bourrative » et oxymoronique comme un cassoulet léger que répandent les deux géants est aussi gourmande que Gargantua.


JPEG - 28.1 ko
Jean-Paul Céléa © H. Collon/Vues sur Scènes

Cette force entre free et douceur, Hasse Poulsen s’en approche sans y parvenir. Comme dans le cas de Miles à l’époque, jouer avec Louis Sclavis représente une sorte de promotion dans le monde du jazz, dont c’est d’ailleurs une des spécificités : intégrer l’orchestre d’un grand soliste élève à la plus haute distinction. Poulssen fait partie de ce clan puisqu’il a participé au génial Napoli’s Walls. Dans un set plus proche des musiques improvisées que du jazz pur et dur, il se place (non sans humour) sous le signe du rugby et des gazouillements enfantins. Le Danois offre de beaux moments, mais qui deviennent un peu brouillons quand la distorsion dissimule les notes sous des clichés ou quand le morceau s’écrit trop clairement. Il est toujours ardu de jazzer sans contrebasse, indispensable gardienne d’une véritable tension dynamique. En revanche, les impros électroniques ou le rappel qu’il traîne « depuis quinze ans » prouvent bien qu’il faudra compter sur lui à l’avenir.


JPEG - 27.6 ko
D. Humair © H. Collon/Vues sur Scènes

Les pointures

Nevers sait aussi recevoir les ducs de la scène jazz, et ceux-ci le lui rendent bien, à l’image des deux concerts-phares de la fin de semaine : Dave Liebman et sa démarche claudicante le vendredi, Stefano di Battista et son accent tout italien le samedi. Les deux musiciens suivent des voies différentes mais complémentaires - deux façons de se situer par rapport à la tradition : deux quartets de haut vol, assuré et ferme pour l’un, plus instable pour l’autre. Tous deux se confrontent à l’art du standard, constante des festivals et des grands musiciens. Quand Liebman les rejoue, Di Battista les incorpore à son œuvre, et ses mélodies oscillent au point d’évoquer ici ou là par touches imperceptibles des standards dont les notes et les rythmes se mixent subtilement pour créer le neuf et l’inédit.


JPEG - 25.8 ko
Mathias Rüegg © H. Collon/Vues sur Scènes

La tradition, justement, est un peu trop respectée par le Vienna Art Orchestra, seule pointure à avoir quelque peu déçu. En ouverture de Di Battista, et avec un programme qui est loin d’être le meilleur de son histoire (classique et sage par rapport à « Art and Fun » par exemple), on découvre une chanteuse un peu en-deça et une légère tendance mégalo chez Mathias Rüegg ; l’ennui pointe le bout de son nez, intraitable, dans les travées du théâtre, au coin de la scène…


JPEG - 27.8 ko
Dave Liebman © H. Collon/Vues sur Scènes

En revanche, Liebman s’attaque frontalement et magistralement à la tradition en revisitant du Coltrane ou du Ornette Coleman au flûtiau. Son quartet de choix (avec une certaine paire Celea/Humair) lui donne l’assise parfaite pour souffler dans un tempo et un grain à la Coltrane. Il y a de la profondeur dans le visage et le jeu de Liebman. Avec Rousseau et les Nouveaux Monstres, c’est le troisième moment (très) fort du festival - ardent, strident et intense ; le jazz à son sommet. Point commun avec Di Battista : jouer de tout son corps et - marque de confiance ultime - se placer sur le côté pour laisser ses collègues d’un ou plusieurs soir(s) entamer leurs chorus. L’Italien, lui, a une toute autre manière d’envisager l’Histoire du jazz : il ingurgite le hard bop, le digère et le régurgite teinté d’un groove moderne.

S’il n’y a pas dans son jeu, un peu froid, l’émotion dégagée par Liebman, Di Battista délivre néanmoins un concert plus qu’agréable, porté par le jeu splendide d’Eric Harland, batteur sobre et classieux dont on ne se lasse pas de vanter les mérites. En absence de contrebassiste, Trotignon, numéro complémentaire de la batterie, assure à l’orgue Hammond malgré quelques petits problèmes techniques, habituels chez la bête. La prestation, annoncée funk, sonne plutôt hard bop, et seules les sonorités de l’orgue introduisent une touche funky dans ce monde de hard (bop). La « découverte » est à chercher du côté de jeune et impressionnant trompettiste Fabrizio Bosso et ses énormes solos proches de Gillespie, très applaudis par le public qui peuplait abondamment la grande salle de Nevers, déjà prête à accueillir 2008 en jazzant…