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Edition du 11 avril 2021 // Citizenjazz.com / ISSN 2102-5487

Les dépêches

Abbey Lincoln : la Belle Dame s’en est allée

Painted Lady, titre d’une de ses chansons [1], jouait sur le nom d’un papillon ; en français, la « Belle Dame ». Abbey Lincoln a replié ses ailes ce samedi 14 août 2010. Elle venait d’avoir quatre-vingts ans.

Artiste complète, Anna Marie Wooldridge commence à chanter très jeune, gagne un concours de chant à 19 ans et démarre rapidement une double carrière de comédienne et de chanteuse. 1956 marquera son éclosion dans les deux domaines. Cette année-là, elle apparaît pour la première fois sous le nom d’Abbey Lincoln pour un disque arrangé par Benny Carter : Abbey Lincoln’s Affair : A Story of a Girl in Love et dans le film The Girl Can’t Help It de Frank Tashlin. Le choix de son pseudonyme, à partir du nom d’Abraham Lincoln, n’est pas anodin : Abbey Lincoln est, dès l’origine, une militante de la cause afro-américaine.

La rencontre avec Max Roach, très engagé dans le mouvement pour les droits civiques, sera déterminante autant pour elle que pour lui. Elle tournera le dos à une image très « glamour » [2] et ensemble, ils réaliseront un album qui fait date dans l’histoire du jazz : We Insist ! Freedom Now Suite (Candid Records 1960) avec le poète Oscar Brown Jr. Abbey Lincoln y développe un style vocal nouveau, dépouillé de toute « joliesse », tout en puissance, allant jusqu’au cri. Leur enregistrement suivant, Straight Ahead (1961), marque si bien son époque qu’il donne son nom à un courant du jazz. Le couple - ils se marient en 1962, et se séparent en 1970 - devient emblématique de la lutte des Noirs américains et multiplie les prises de position publiques, usant de sa célébrité comme d’un levier.

La voix d’Abbey Lincoln n’est pas un instrument exceptionnel en soi : l’ambitus est limité, le timbre un peu râpeux ; c’est l’utilisation qu’elle en fait - une diction mordante, entre chant et art dramatique, une présence scénique contondante, une puissance vocale toujours poussée dans ses derniers retranchements - qui fait d’elle une chanteuse singulière et inspirante pour nombre de ses consœurs.

Comédienne autant que musicienne, Abbey continue de tourner dans les années 1960, puis enseigne l’art dramatique dans les années 1970 à l’Université de Northridge. Elle se consacre également à la peinture et à la poésie. Sa carrière publique ralentit quelque temps et connaît un nouveau démarrage dans les années 1980, principalement sur des labels français (Blue Marge, Verve Records France). Sur It’s Me, sorti en 2003, elle confie la direction orchestrale à Laurent Cugny. Son dernier album, Abbey Sings Abbey (2007), est consacré pour l’essentiel à des réinterprétations de ses propres chansons ; le public découvre, ou redécouvre, ses talents d’auteure-compositrice.

Artiste totale et femme libre, qui prétendait seulement témoigner [3], Abbey Lincoln aura marqué plusieurs générations de musiciens et d’artistes et donné une voix aux luttes libératrices du XXè siècle.

[1Et aussi de l’un de ses albums, enregistré avec Archie Shepp (Blue Marge 1980).

[2« A mes débuts, j’étais un objet jeune et sexy en robe à la Marilyn Monroe », déclare-t-elle au Times en 2000, « et Max Roach m’a libérée de cela. »

[3« Je n’essaie pas de sauver le monde, ni de l’améliorer. Je chante simplement mes expériences. Mes chansons sont des observations », cité par All About Jazz