Portrait

Andrew Hill ou l’intégrité en musique

Le 20 avril, Andrew Hill s’est éteint à New York à l’âge de 75 ans. Citizen Jazz se devait de rendre hommage à ce grand créateur.


Alfred Lion (qui n’était pas seulement l’homme du hard bop, des hits comme « Song For My Father » ou « The Sidewinder », mais aussi celui qui avait fondé Blue Note avec un associé communiste, qui avait enregistré Thelonious Monk, Herbie Nichols et Cecil Taylor), l’appelait « my last great protégé ».

On comprend l’engouement de ce producteur de légende pour un musicien qui allait, en huit mois, entre 1963 et 1964, graver pour Blue Note cinq des albums les plus visionnaires de ce label (Black Fire, Smoke Stack, Judgment !, Point Of Departure, Andrew !!!). Dans ces disques historiques, Andrew Hill a su s’entourer de jeunes talents comme Joe Henderson, John Gilmore, Eric Dolphy, Bobby Hutcherson, ou Tony Williams qui n’étaient pas encore des légendes. Quelle période, tout de même ! Qu’on y songe : un mois à peine après avoir participé à l’enregistrement de Point Of Departure, Eric Dolphy entrait en studio pour enregistrer son propre Out To Lunch !

Andrew Hill appartient donc à la légende Blue Note. Il fut actif pour ce label au sein des années 1960, creuset, pour beaucoup, de ce que le jazz a produit de meilleur, chant du cygne, pour d’autres, de la musique de jazz qui, depuis serait morte…

Et pourtant… L’homme et sa musique n’ont au fond que peu en commun avec ce qu’on a pu appeler le « style Blue Note », très largement rassemblé sous l’étiquette hard bop. Il s’agit en fait d’une révolution apportée au hard bop, mais d’une révolution de l’intérieur (une « involution » si l’on veut reprendre le titre d’un de ses meilleurs albums, gravé en 1966 pour Blue Note avec Sam Rivers).

Sur le plan formel, la structure classique est la plupart du temps conservée avec exposé du thème, solos, réexposition du thème. Mais les thèmes d’Andrew Hill, étranges, complexes, sont un matériau de premier ordre pour les solistes, à condition qu’ils soient d’envergure. Il aimait à réunir autour de lui des sections rythmiques imperturbables, capables de garder le cap au sein de grandes turbulences, souvent déclenchées par lui-même.


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© Jos Knapen - Vues sur Scènes

Andrew Hill ne bâtit pas sa musique à partir de rien mais réutilise pour qui sait l’entendre des formes traditionnelles comme le blues (« Eris » qu’on trouve dans le superbe Pax [1], le ragtime dans « Verona Rag » sur l’album éponyme [2], le funk sur « Hey Hey » qui entame Lift Every Voice [3], « Plantation Bag » qu’on trouve sur Passing Ships [4], ou des effluves latino comme sur « Noon Tide », sur ce même Passing Ships et même sur « Compulsion » qu’on peut entendre sur l’album éponyme [5].

Quels que soient ses composants, cette musique est entièrement libre de tout cliché. Parfois le lien avec le hard bop est très explicite (Grass Roots [6]) ou Shades  [7], parfois on est plus proche d’une musique contemporaine écrite ou du free des lofts new-yorkais des années 70 - Compulsion, Involution ou Strange Serenade [8]. Cependant, les reproches qu’il adressa avec constance à certains héros du free comme Cecil Taylor, qui tiennent au manque dans leur musique d’une forme, d’une structure, empêchent de le rattacher à ce courant.

En tant que pianiste, son toucher percussif, son absence de legato, de tout « pianisme » font parfois songer à Monk (« Monk’s Glimpse », premier titre de l’album Shades [9]. On a souvent relevé aussi que Hill, comme Monk, donnait le meilleur de lui-même soit en solo, soit avec des soufflants. On pourrait aussi ajouter que leurs musiques sont très singulières, originales et reconnaissables dès les premières mesures, mais il s’agit là d’une caractéristique commune à tous les artistes de génie. Mais pour le reste, leur musique est profondément différente et Hill n’est pas un épigone de l’immense Thelonious.

Il n’est à vrai dire un disciple de personne, sa musique ne ressemble, même de loin, à aucune autre et on échouerait à vouloir lui trouver une filiation claire, à lui assigner un style défini. On ne peut que tenter de décrire, à l’intention de ceux qui ne la connaîtraient pas, cette musique dont il est difficile de se lasser, qui paraît toujours fraîche.

Attention, jeunes ou moins jeunes auditeurs qui voudriez partir à la découverte de ces terres fascinantes ! Voilà une musique qui réclame une écoute attentive : c’est de l’anti-jazzy, le contraire le plus radical du jazz d’ascenseur ! Mais si on consent à l’effort d’une écoute concentrée, on repère à chaque nouvelle audition des choses étonnantes, des motifs presque subliminaux, des rythmes qui se superposent discrètement, une légère élasticité dans un tempo… Il faut pour s’en convaincre écouter le deuxième titre, « New Monastery », de son plus célèbre album, Point Of Departure, et repérer les incessants jeux du pianiste autour de la pulsation.

Vous qui pénétrez en ces terres a priori arides, d’un abord peu aguichant, attendez-vous à y trouver complexité, sophistication harmonique et rythmique. Vous allez entrer dans un labyrinthe musical. On a parfois parlé de musique anguleuse, c’est-à-dire de tournants brusques qui viennent interrompre le développement classique et attendu, de musique imprévisible. Sur le site Destination Out, on trouve par exemple une analyse du morceau « Compulsion » où est mentionné un de ces tournants saisissants, cette espèce de cataclysme sonore sur fond de rumba et de foisonnement de percussions qui surgit après trois minutes.

Ce goût pour la surprise est connu de tous ceux qui ont eu l’honneur de partager la scène avec lui. Il refusait toute répétition des solos afin de garder à la musique toute la fraîcheur de l’instant. Il était également connu pour introduire en concert des changements inopinés dans l’ordre ou la liste des morceaux, ou des interventions inopinées, de manière à créer un effet de surprise parmi ses compagnons.


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Andrew Hill dirigeant sa musique
© Jos Knapen - Vues sur Scènes

Pourtant, cette musique sinueuse est celle d’un musicien dont la vie a été une ligne droite : il n’a jamais dévié de son projet, faisant preuve d’une intégrité totale, ignorant les aléas de la vie, des modes et du commerce, et se tenant à l’écart de toute compromission artistique. Fortune, infortune, obscurité, qu’importe : jamais de musique alimentaire dans son parcours, composé presque uniquement de disques et de concerts en leader pour jouer uniquement sa musique à lui.

Il est passionnant, du reste, d’écouter les rares standards repris par Hill. Son originalité y apparaît avec autant d’évidence que dans ses propres créations : qu’on écoute par exemple la reprise du titre « Invitation » dans l’album éponyme [10]. On pourra, et c’est instructif, comparer l’interprétation qu’en donne un pur génie du piano comme Martial Solal, dans son concert de 1999 avec Eric Le Lann paru en 2006 chez Nocturne sous le titre Portrait in Black & White. La pyrotechnie bluffante du virtuose français est un véritable plaisir. Que de savoir et de maîtrise chez ce maître du clavier, certes.
La restitution d’Andrew Hill est, en revanche, très intrigante. La section rythmique paraît larguer les amarres, le véritable ancrage rythmique étant à chercher plutôt chez le pianiste, qui revêt ce titre plutôt joyeux et énergique de couleurs sombres et le sculpte à coups d’attaques mordantes. Au total, sans nier le plaisir qu’on prend à écouter Solal, force est de reconnaître l’originalité captivante de la version de Hill. On peut écouter aussi, pour finir de s’en persuader, sur un de ses albums en solo, Verona Rag  [11], une reprise atypique du rebattu « Darn That Dream ».

La musique d’Andrew Hill est parfois difficile à saisir, à comprendre. Il est tentant, alors, d’y voir le produit du désordre. Pourtant, elle ne doit rien au hasard ; elle est au contraire le fruit d’une grande maîtrise, d’un sens de la forme très aigu qui permet à des compositions très étranges de se dérouler avec une sorte d’évidence. Ce souci formel, cette sophistication prennent peut-être leur source dans les deux années d’enseignement qu’il reçut de Paul Hindemith (de 1950 à 1952). C’est peut-être aussi à l’enseignement du grand compositeur allemand qu’il doit l’usage abondant des quartes, caractéristique de sa musique, qui n’est pas pour rien dans le climat harmonique ambigu, étrange de son œuvre.

Cette musique sans ancêtres a-t-elle une descendance, une influence, a-t-elle été reprise par ses pairs ? Parmi les grands musiciens de sa génération, seul Anthony Braxton lui a consacré un double CD (Nine Compositions : Andrew Hill [12] et ce n’est pas étonnant quand on connaît la passion de ce grand compositeur pour l’analyse musicale et les recherches sur la forme.

Mais surtout c’est une musique influente chez nombre de jeunes créateurs d’aujourd’hui. Même sur la fin de sa vie il continuait à s’intéresser de près aux jeunes musiciens, et on le voyait au premier rang des concerts dans de petites salles de New York comme l’explique le pianiste Vijay Iyer, un de ses disciples. Ethan Iverson le pianiste de The Bad Plus, Jason Moran, Frank Kimbrough, parmi les pianistes ; Greg Osby et Greg Tardy, saxophonistes, revendiquent son influence, ainsi que le trompettiste Ron Horton et le guitariste Nels Cline, qui a consacré à la musique du maître son New Monastery, A View Into the Music Of Andrew Hill [13].

Avec d’aussi talentueux descendants, on se dit que, non, vraiment le 20 avril, Andrew Hill ne s’est pas vraiment éteint…

par Laurent Poiget // Publié le 14 mai 2007
P.-S. :

[1réédité par Blue Note en 2006

[2Soul Note – 1986

[3Blue Note – 1969

[4Blue Note – 1969

[5Blue Note – 1965

[6Blue Note – 1968

[7Soul Note – 1986

[8Soul Note – 1980

[9Soul Note - 1986

[10Steeple Chase – 1974

[11Soul Note – 1986

[12Cimp - 2000

[13Cryptogramophon/Orkhêstra - 2006