Scènes

Blue Note Records Festival Indoor 2008

Devant le succès rencontré, en été, par le Blue Note Records à Gand (Belgique), les organisateurs ont mis sur pied un festival « Indoor ».


Devant le succès rencontré, en été, par le Blue Note Records Festival à Gand (Belgique), les organisateurs ont mis sur pied un festival « Indoor ». Court (deux jours) et pointu. Ciizen Jazz a assisté au concert d’inauguration.

On connaît la belle tente blanche qui abrite chaque été le jazz et les arbres du Bijloke à Gand lors du Blue Note Records Festival. Au même endroit, mais à la fin de l’hiver, les organisateurs de cet événement nous invitent à une session « Indoor », dans l’ancien Hôpital universitaire nouvellement restauré, qui abrite également le Muziekcentrum. L’architecture très contemporaine attachée à l’ancienne chapelle est du plus bel effet, et extrêmement bien conçue. Le béton gris lissé y côtoie la brique rouge originelle du XIXème siècle. Et l’acoustique y est évidemment parfaite. Entre ces deux époques, quoi de mieux que le jazz pour faire le lien ?

On connaît aussi le goût du patron du festival, Bertrand Flamang, pour le free jazz et les musiques improvisées. On se souvient de son idée d’hommage à John Coltrane avec, l’été dernier, Rashied Ali, Archie Shepp et quelques autres baroudeurs de la note libre. Profitant d’une période qui convient peut-être plus à un public d’aficionados pointus, il enfonce le clou et propose un festival, court (deux jours), intense et pertinent. Cela rassure quant au prochain Jazz Middelhein, dont le Blue Note a récemment repris la programmation.
Nous avons assisté à la première de ces deux journées.


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Gianluca Petrella©Jos Knaepen/Vues Sur Scènes

Gianluca Petrella (Indigo 4) avait laissé une belle et forte impression à Gand l’été dernier. Normal, dès lors, qu’il se retrouve en ouverture de ce nouvel événement. Le quartet mélange grooves actuels, effets électros et tradition bop voire swing avec beaucoup de subtilité et d’intelligence. Les improvisations frôlent le « free style ». Elles sont en tout cas ouvertes, riches et souvent surprenantes. Le très remuant et charismatique leader balaie l’espace avec la coulisse de son trombone tel un chef d’orchestre avec sa baguette. Il use, sans abuser, d’effets « wha-wha » ou de Cry Baby. Il échantillonne quelques nappes sonores et travaille le reste de sa musique à l’aide de différentes sourdines au travers desquelles passent le souffle, le chant ou les chuintements. Petrella aime autant les ambiances douces et sobres que les attaques âpres et délirantes. Tout est mouvant dans sa musique. Le voyage musical est donc en forme de montagnes russes.


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Francesco Bearzatti©Jos Knaepen/Vues Sur Scènes

Le dialogue avec l’excellent et fougueux Francesco Bearzatti est jouissif. Celui-ci répond effrontément au leader. La bataille d’idées fait rage, le débat est animé et palpitant. La palette de sons du saxophoniste est elle aussi très large. C’est tantôt moelleux, tantôt épicé, grave, voire rugueux. Parfois voilé, parfois clair. Il explore tous les registres, colore les tableaux en surface mais aussi en profondeur, par couches successives, toujours prêt à sauter sur le changement de tempo. On pourrait analyser de la même manière le jeu du batteur, Fabio Accardi, capable de puissance et de lourdeur comme de frappes légères et aérées. Toujours à l’affût, lui aussi, des changements de directions du leader. L’excellent bassiste Paolino Della Porta arrive à marier tendresse et nervosité. On retrouve dans son jeu des glissandos proches du blues. Le propos accessible et immédiat des thèmes permet des arrangements beaucoup plus complexes. C’est ca qui fait l’originalité et l’intérêt de ce groupe, qui réussit à concilier jazz traditionnel et musique moderne (du moins, les sons modernes) en gardant une identité propre et un discours personnel. Brillant.


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Bart Maris©Jos Knaepen/Vues Sur Scènes

Avant le concert de Cecil Taylor, il était loisible au public d’assister à quelques performances jazzistiques dans les différentes salles de ce bel endroit. Peter Jaquemyn (b) et André Goubeek (as) sur des projections « live » de Sigrid Thange dans le Kraakhuis, ou Zeger Vandebussche (as) et Manolo Cabras (b) dans l’auditorium, et enfin Bart Maris (tp), Paula Bartoletti (voc) et Paul Van Guysegem (b) sur la mezzanine. Il faut faire un choix, car ici, pas question d’entrer dans une salle quand le concert a débuté. Respect des artistes !

Nous avons opté pour le projet de Bart Maris. Son trio combine chant traditionnel italien (lyrique, populaire ou opéra) et improvisations très libres à la contrebasse. La voix de Bartolletti résonne dans cet espace qui convient parfaitement à sa tessiture ample, qui suit les délires et les variations à la trompette. Le chant est pur, parfois intériorisé, parfois hystérique. La contrebasse joue avec force sur la dissonance. Van Guysegem accentue les contrepoints, utilise les polyrythmies, brouille les pistes… C’est une musique très tachiste. Éprouvante aussi. Il faut être ouvert pour la recevoir. Pas toujours simple entre deux concerts…


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Cecil Taylor©Jos Knaepen/Vues Sur Scènes

Pour terminer la soirée, rendez-vous dans la grande salle pour le concert solo de Cecil Taylor.
Avec l’âge, le pianiste n’a rien perdu de sa fougue ni de son énergie. Est-il blanc ? Est-il noir ? Impossible à dire, et cet indéfini lui colle à la peau comme sa musique lui colle aux doigts et à l’esprit. Dreadlocks de part et d’autre d’un crâne dégarni, sans chaussures et pantalon rentré dans des chaussettes orange « électrique », il a décidemment quelque chose d’excentrique. Tout comme sa musique, si différente des autres. Free, bien sûr, mais basée sur des grilles et des thèmes minutieusement écrits.

Taylor accompagne régulièrement ses improvisations en chantant ou en murmurant. Son jeu est découpé, brutal. Puis, tout à coup, d’une tendresse, d’une douceur incroyables. Alors il plaque à nouveau les accords, fait gronder le piano, frappe le clavier à pleines mains… pour évoque ensuite une mélodie subtile. Tout est vif et virtuose. Après des instants dépouillés, c’est la fulgurance des idées qui jaillit.

Taylor possède un rythme intérieur qui lui est propre. Il pratique des accélérations que lui seul peut entendre. Il faut être constamment en alerte pour suivre son discours. On assiste autant à un concert de musique contemporaine (cérébrale et abrasive) qu’à un concert de jazz (impros et sens du swing). Lui seul sait où il va. Il entraîne avec lui le public qu’il essaie pourtant de semer lorsqu’un riff devient trop évident. Qui sait faire sonner un piano comme Cecil Taylor ?

Aussi brutalement qu’il joue, il se lève. Sourire en coin, il salue le public qui l’applaudit longuement, et s’éclipse. Il revient pour une improvisation courte et toujours aussi violente. Quitte la scène à nouveau. Mais le public en redemande. Taylor revient, non plus pour jouer, mais pour déclamer un texte aux accents de revendications politiques. À la manière d’un slammeur. Et quel slammeur !


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Cecil Taylor©Jos Knaepen/Vues Sur Scènes

par Jacques Prouvost // Publié le 1er avril 2008
P.-S. :

Programmation complète :

28 février :
Gianluca Petrella Indigo 4 ;
Bart Maris, Paul Vangysegem & Paula Bartoletti ;
Peter Jaquemyn, Andreé Goubeek & Sigrid Thange ;
Zeger Vandebussche & Manolo Cabras ;
Cecil Taylor.

2 mars :
Stefano di Battista & Baptiste Trotignon ;
Kryphos Kwartet ;
Erik Thielemans ;
Heleen Van Haegenborgh & Esther Vanrooy ;
CiCliC Giovanni Barcella ;
Steve Kuhn Trio & Sheila Jordan.