Bordures & Alentours : ici et ailleurs
Installé en Pays de Redon, le festival explore les lisières du sensible en restant fidèle à ses racines.
Robin Fincker & Janick Robin © Christophe Charpenel
Le festival Bordures fête sa dixième édition cette année. Implanté en Ille-et-Vilaine à Langon, à deux pas de Redon, voici dix ans que sa programmation décline en tous sens ce qui se fait d’atypique, d’à-côté et marginal, sur les bords finalement, à la bordure. Et un peu aux alentours aussi. Du 13 au 22 mai, une grosse quinzaine de concerts viennent enchanter un campagne bretonne avide de sonorités nouvelles et de renouvellement des traditions.
En réalité, cette dixième édition est l’occasion d’un nouveau départ. Durant l’année, en Pays de Redon, l’association Alentours porte une programmation qui slalome là encore entre les musiques traditionnelles revisitées et les musiques hybrides, joyeuses, joueuses et inventives. Deux structures, une même ligne d’horizon, autant tout simplifier et réunir les forces en action. Bordures devient Bordures et Alentours et ouvre un nouveau chapitre de son histoire dans le prolongement du précédent. Celle des marginalités et celle de la proximité. Complété par le collectif de musiciens Le Grand Pas, une dynamique solide poursuit son ancrage en pays Gallo en mêlant exigence artistique et volonté de construire un écosystème vertueux.

- Noémi Boutin © Alex Crestey
Jeudi de l’Ascension. Il fait beau plusieurs fois par jour et les averses ont le bon goût de tomber lors des concerts en salle. À midi, on se retrouve d’ailleurs devant la salle des menhirs. Ancienne salle des fêtes sans charme qui finit par le tirer de cette absence même, plongée dans l’obscurité, deux projecteurs éclairent la scène où se tient Noémi Boutin seule. Avec son violoncelle et quelques ustensiles complémentaires, elle propose son programme Ricoche et convoque la figure d’Écho, nymphe éprise de Narcisse. Ouvrant le concert par le célébrissime et toujours magnifique Prélude de la suite pour violoncelle n°1 de Bach, elle déroule ensuite une histoire sonore, à certains moments contée, où se mêle cette figure de la mythologie grecque, condamnée à répéter les derniers mots entendus. Interprétant des pièces de Jean-François Vrod, Frédéric Aurier ou Misato Mochizuki notamment, elle joue une musique trouée de silence, espiègle parfois. Ajoutant sur son violoncelle de drôles de dispositifs faits de ressorts qui pendent mollement et donnent un côté légèrement percussif à cette suite de pièces composées tout récemment. Le visage de Noémi Boutin, à la frange droite et courte, est un petit cinéma d’émotions qui annoncent ou ponctuent ce qu’elle joue. Les réminiscences sont nombreuses le long de ce parcours ; tel ce rappel de Bach qui, sans être littéralement relu, est réapproprié, reconnu comme une ombre fugace. Cordes cristallines ou profondes, midi aura sonné en poésie à Langon.
On remonte vers la salle des demoiselles, autre salle communale, plus récente, où se tiennent les concerts du soir. Pas de gros foodtrucks qui vendent des frites farineuses et trop salées : la cantine du festival est locale. On y voyage là aussi, le plat est unique, parfumé, l’ambiance est décontractée, surtout pas surchargée de cette volonté consumériste de se divertir par tous les moyens. Les bénévoles sont accueillants et les musiciens au milieu de tous.
Après-midi nonchalante à discuter de choses et d’autres et notamment, une pensée en amenant une autre, du magnifique trio qui a réuni Stéphan Oliva, Bruno Chevillon et Paul Motian au début des années 2000 et reste fortement dans les mémoires 25 ans plus tard.

- Clément Janinet © Frank Bigotte
17 heures. Retour aux menhirs pour découvrir Garden of Silences. Clément Janinet en est à l’initiative. Dans le prolongement de ce qu’il fait par ailleurs, Space Galvachers ou La Litanie des Cimes, formations dans lesquelles il donne notamment une nouvelle vitalité aux musiques traditionnelles, celles du Morvan, il a assemblé un quartet d’une grande délicatesse qui joue à l’économie. L’accordéoniste Ambre Vuillermoz déploie des atmosphères délicates que viennent compléter les cordes du violon ou celles de la nyckelharpa d’un leader qui ne cherche pas les lumières. Au contraire, chacun s’évertue à servir avec retenue la musique, issue d’un monde ancien, que la basse puissante de Robert Lucaciu charpente avec un à-propos notable. Le jeune Oscar Viret, qui tient la trompette pour la première fois en remplacement de Arve Henriksen, s’en sort avec une belle justesse. Saisissant l’esprit de la formation, il apporte ce supplément de nébulosité cuivrée qui porte un peu plus loin le quartet.
L’esprit encore nimbé de ce superbe concert, on découvre sur scène un duo qui nous avait séduits sur disque. Vison visu réunit le saxophoniste et clarinettiste Robin Fincker et l’accordéoniste diatonique Jannick Martin. Ils se sont rencontrés dans le quintet de Vincent Courtois Finis terrae avant de, comme le déclare Fincker dans un rire, « virer le reste du groupe ». Tous les deux vison visu (ancienne locution venue du latin pour dire face-à-face), ils imposent dès les premières secondes, une puissance évocatoire qui ne faiblira pas au fil du concert. De bourrées traditionnelles en folk songs américaines (celles de Tucker Zimmerman notamment), ils racontent des histoires tristes. Les mélodies saisissent l’auditoire tant par leur force expressive que par leur manière de les enrichir par des contrechants complexes savamment distillés et qui se complètent avec force. Face à face, mais dans la même direction.

- Fidel Fourneyron
Fidèle du festival pour lequel il joua dix ans auparavant, Fidel Fourneyron clôture la journée avec un plaisir solaire. La formation, volontairement minimaliste, propose au premier abord un jazz plus convenu. Le répertoire est un hommage aux dieux yorubas, chaque pièce en convoque un. Pourtant, dans sa simplicité même, le tout fonctionne avec beaucoup d’élégance et un enlevé immédiatement charmant. La paire rythmique oscille entre la basse physique de Thibaud Soulas et la batterie d’une finesse gracile d’Elie Duris. Elle roule des rythmiques toujours changeantes sur lesquelles vient se poser le trombone placide et large de Fourneyron. Avec inventivité, sans chercher la prouesse, le concert donne le sourire aux spectateurs.
Un festival réussi, c’est une équipe impliquée ou chacun·e est tout à fait engagé·e dans la réussite de l’événement. C’est aussi un programmateur curieux et à l’écoute. En l’occurrence, ici, Gérald Martin qui sait sélectionner les musiques originales et sincères et trouve moyen de les assembler de manière à offrir des journées tout à la fois cohérentes et variées. Jeudi les cordes et la retenue. « Vendredi sera plus abrasif », nous confie-t-il.
La jolie petite chapelle de Saint-Joseph est blottie dans l’angle d’un grand champ. Sous un plafond de bois récemment restauré, installés juste devant l’autel, se tiennent Clémence Cognet et Clément Gibert. Elle et lui sont La Dévorante, ils viennent de Clermont-Ferrand et renouent eux aussi avec une culture d’autrefois, occitane, faite de chansons tragiques et drôles.
Le langage du violon est celui de la grande tradition populaire, grinçant et entraînant. Il s’acoquine avec une clarinette virevoltante pour d’antiques bourrées pourtant bien de notre temps. On retrouve la saveur de la culture occitane avec une vitalité actuelle grâce à des virtuosités instrumentales qui étourdissent l’oreille. Au centre de ce duo, la voix de Clémence Cognet nous raconte des histoires âpres, brutales comme celle de cette enfant mangeuse de viande qui sert de fil rouge (sang !) tout au long de ce concert. On sort ragaillardi et en appétit dès le début de cette journée musicale.

- François Corneloup © Christophe Charpenel
On retrouve le granit de la salle des Menhirs et surtout la force minérale d’un duo tellurique. Aussitôt sur scène, François Corneloup au baryton s’élance dans un phrasé sinueux et irrépressible, une longue mélopée sombre qui laisse peu d’espace à l’imaginaire et vient se heurter au mur électrique que dresse avec une tension figée la guitare de Serge Teyssot-Gay. Regard droit fiché dans le fond de la salle, il frotte une pièce de verre contre le métal de ses cordes. Fragilité de l’improvisation, rien ne dit que le dispositif va fonctionner. Pourtant, au bout d’un temps long, sortant de ce tunnel rectiligne, le guitariste change de braquet. Des chœurs de femmes hurlantes semblent jaillir de son instrument et Corneloup impose des basses puissantes. Les deux musiciens s’enfoncent plus profondément au cœur d’un son qui révèle sa complexité. Des nervures apparaissent, des rigoles bruyantes irisent cet élément compact qui semblait sans aspérité. On s’approche peu à peu d’une Matière Noire (c’est le nom du duo) qui fige le public et sidère par sa brutalité massive.

- Otto © Laurent Orseau
OTTO. Soit trois musicien·es (Camille Émaille, Gabriel Valtchev, Pol Small) qui jouent du tapan, une percussion bulgare qui rappelle un fût de batterie porté en bandoulière. Frappez avec un bâton courbe d’un côté, c’est grave. Frappez avec un autre bâton courbe de l’autre côté, c’est un peu plus aigu. C’est tout. Le trio joue doucement une musique pointilliste digne d’une machine à coudre et qui hypnotise par la précision de ses frappes. Partant de ce postulat, on pourrait ne s’attendre à rien d’autre qu’une transe ascensionnelle mais convenue. Peu à peu, des décalages interviennent, des appels d’un tambour à l’autre, des phénomènes d’échos lointains (tiens, tiens : un clin d’œil à Noémi Boutin) qui jouent avec les micros posés à proximité et la musique gonfle et devient complexe. Une architecture cubiste se met en place. Les corps des musiciens se mettent en mouvement et s’abandonnent. Le piqueté du motif de départ est toujours présent mais il est sous-jacent, différentes parties émergent. Une cathédrale s’est dressée, verticale et élancée. Camille Émaille pose son tapan et se place derrière un gong posé verticalement. Elle le frappe, le gratte avec différentes cloches, mettant un désordre cacophonique dans cette régularité qui emporte tout. Chaque son neuf est un étage supplémentaire dans ce monument qu’on sent immuable, inattaquable. Pure abstraction mathématique, pure jouissance acoustique, pur plaisir de résonance dans les corps vibrants du public.
Que faire après ça ? Inviter Winter Family. Ce duo franco-israélien verse la soirée dans une tout autre ambiance. Plus déluré, plus agressive et revendicative. A partir de beats techno-dance et de l’orgue touffu de Xavier Klaine, la chanteuse Ruth Rosenthal déclame des textes très politiques sur le statut de la Palestine qu’elle défend avec conviction. La voix nimbée dans des nappes lointaines, la musique est à la fois très frontale et en même temps lointaine (on songe au duo Suicide d’Alan Vega). Association des contraires, dérégulation des notions de beau et d’équilibre, Winter Family clôt la soirée avec une bouffée délirante et déglinguée.
Encore d’autres concerts le samedi (Camille Émaille encore, Timothée Le Net, Nadoz…) avant la semaine suivante et deux moments importants le jeudi avec Louis Sclavis et Benjamin Moussay puis le vendredi Danyèl Waro. C’est un écosystème varié où tout se joue puisqu’en réalité les bordures sont un milieu.

