Scènes

Dutch Jazz & World Meeting 2012, Amsterdam

Les 5 et 6 octobre 2012, à Amsterdam, se sont tenues les rencontres internationales vouées à la découvertes des formations jazz & world music hollandaises. Compte rendu et perspectives.


Les 5 et 6 octobre 2012, à Amsterdam, se sont tenues les rencontres internationales vouées à la découvertes des formations jazz & world music hollandaises. Compte rendu et perspectives.

Deuxième édition de ce « DJWM » situé à Amsterdam, neuvième si l’on compte toutes celles qui ont eu lieu précédemment sous le seul vocable de « Dutch Jazz Meeting », et probablement la dernière tant les effets de la crise, combinés à la situation politique instable de la Hollande et aux légitimes interrogations des uns et des autres sur l’efficacité de la formule, ont fait peser sur la suite de ces rencontres un grand point d’interrogation. Il faut dire que cela représente une dépense énorme que d’inviter pas moins de 300 responsables de festivals, lieux de diffusion, agents d’artistes et journalistes représentant 32 pays sans compter la Hollande, en assumant de les défrayer de leurs voyages et de les héberger pendant trois jours. Et même si l’hébergement en « boat-hotel » n’est pas des plus dispendieux, cela représente un investissement considérable, dont les effets réels sont sans doute minimes.

Pendant deux jours et trois soirées, toutes ces personnes sont invitées à se croiser, à échanger leurs expériences et leurs attentes, les uns cherchant à convaincre les autres de programmer leurs artistes, les autres attentifs à la « bête rare » qui demain va révolutionner le jazz hollandais et international, ou plus simplement cherchant qui pourrait seulement « faire un peu de monde » dans son pays ou dans sa salle. Pour aider ces rencontres, de nombreux moments informels, un véritable « marché » où les musiciens, agents et autres responsables de structures sont censés se faire connaître des visiteurs (c’est là qu’on peut ramasser, selon son appétit, des cargaisons de CD et même des vinyles), et une série de « show cases » où des formations hollandaises présélectionnées ont 30 minutes pour convaincre. C’est évidemment la partie qui intéresse le plus les amateurs que nous sommes quand même restés (au moins quelques-uns), et c’est sur ces moments que je vais ici revenir, non sans avoir précisé que j’ai fait provision de quelques CD seulement (pour éviter la surcharge inutile) et qu’ils seront arrivés à la rédaction de Citizen Jazz. Un dernier mot : nous étions très peu de journalistes invités, à peine une vingtaine en tout.

Avant d’en venir aux concerts, faisons le point sur l’une des questions débattues dans la matinée du samedi en petit comité, sous le titre « Pardon My French ! » Il s’agissait rien moins, pour Philippe Ochem (Jazzdor, Strasbourg, Berlin), Antoine Bos (AFIJMA) et quelques autres que de répondre à la question : Qu’est-ce qui identifie le jazz « hollandais », et pourquoi le marché français est-il si difficile à pénétrer pour ses représentants ? Il fut quasiment décidé de répondre à la première question en l’évitant, même si quelque chose d’une joyeuse folie fut relevée chez les Mengelberg, Han Bennink, et autres Willem Breuker de jadis et d’encore, qui se distingue assez bien de la même en version hexagonale, Portal, Sclavis et Texier n’ayant quand même pas la même dimension d’irrésistible comique. Quant à la pénétration du marché, elle fut jugée « normale » par un musicien hollandais présent dans le panel des intervenants, les seuls réels obstacles étant la langue (les Français communiquent mal en langues étrangères) et l’administration (la loi française oblige à des contorsions assez éprouvantes quand on veut engager un musicien étranger). Quant aux moyens propres à résoudre ces difficultés de pénétration du « marché » (un terme qui fait bien rire certains tant la dimension de la chose est réduite dans le champ du jazz), l’un des plus efficaces semble être que les musiciens eux-mêmes constituent des groupes internationaux, et surtout proposent de la musique originale, qu’on ne puisse donc trouver dans son pays d’origine. Et c’est là que nous arrivons à l’épreuve des fameux « show cases »…


JPEG - 42.1 ko

On commence le jeudi soir au nouveau Bimhuis, situé dans un plus grand ensemble voué à la diffusion de toutes les formes de musique ; le « fond de scène » est une immense baie vitrée qui donne sur le port et les diverses voies de communication (ferrées, routières, cyclistes) qui y ont été tracées en parallèle. Fascinant spectacle que de voir, silencieux, les trains passer en tous sens et tous feux allumés pendant la prestation des musiciens. Ce Bimhuis est vraiment un club merveilleux à tous points de vue : dimension, confort d’écoute, isolation par rapport à la partie bar. Que n’avons-nous l’équivalent à Paris ! Seule la Dynamo s’en approche, mais sans la même convivialité. (Et ne parlons pas des autres !!!) Donc le jeudi soir, un seul concert, par une formation impossible à engager puisque constituée de 26 éléments ! Le David Kweksilber Big Band rassemble avec bonheur les âges et les sexes, pas moins de deux femmes dans la section de trompettes, quelques hommes d’âge bien mûr pour faire sonner les anches et prendre des solos à décoiffer un hidalgo gominé ! Répertoire assez baroque, fondé en partie sur une relecture décentrée de Stan Kenton, histoire de rappeler que ce big band fut supérieur à sa réputation en France depuis que nos aînés, Boris Vian en tête, nous ont appris (ou ont essayé de nous apprendre) à détester en jazz tout ce qui ne porte pas la marque noire. A la fois tiré au cordeau et foldingue, le répertoire inclut aussi des pièces illustres du « Thad Jones-Mel Lewis Orchestra », et fait place à un « tap dancer » d’esprit latino, compositeur et improvisateur des pieds et chaussures comme on n’en connaît pas en France. La chanteuse de service dans ce genre de prestation est excellente, elle fait penser à Elise Caron. En bref, un très bon moment, du beau travail, le tout purement acoustique, bien sûr.

Des deux journées qui ont suivi, avec « show cases » quasi ininterrompus de 16h00 à minuit passé, je ne retiendrai que ce qui, à mon sens, mérite de l’être. Je commencerai par un groupe qui, programmé samedi en fin de soirée, pourrait largement figurer parmi les « Elus » de Citizen Jazz, Rubatong. Constitué de Han Buhrs (auteur des textes, chanteur, manipulateur d’ordinateur), René Van Barneveld (g), Tatiana Koleva (vib, dm, perc) et Luc Ex (b-g), cet ensemble fait entendre une musique basée sur une sorte de « blues-rock » à l’anglaise qui, joué avec une belle intensité, débouche aussi (à travers des textes en quatre langues, dont le français) sur une sorte de « post punk » hallucinant, bien dans la manière de Luc Ex, dont on rappelle qu’il fut l’un des éléments de base des Four Walls. A conseiller aux festivals qui cherchent, pour des scènes « electro/mix », une programmation de qualité qui associe énergie et construction musicale (je pense aux Rendez-Vous de l’Erdre à Nantes, mais aussi à l’Europa Jazz du Mans pour les concerts de l’après-midi et, bien sûr, à « Jazz à Luz »). Et là, c’est clair, nous n’avons pas la même chose à la maison…

Un petit cran en dessous (quatre étoiles), et surtout dans un genre très différent, on signalera l’excellente prestation et les qualités vocales et musicales de Monica Akihary, qui chante au sein de Boi Akih. Accompagnée entre autres par le tromboniste Wolter Wierbos (une révélation, présent dans plusieurs formations), elle sait vous faire pénétrer dans son univers avec un talent aussi délicat qu’insistant. Des reprises bien ourlées de Joni Mitchell, Jimi Hendrix, Neil Young, Bob Marley, le tout sans la moindre dimension nostalgique. Déjà signalée en bien dans Citizen Jazz (en 2004 il est vrai !), son dernier CD, Circles In A Square Society, est publié sur le label BROMO. On devrait l’entendre l’année prochaine à Strasbourg. De même, déjà repéré dans le champ du jazz hollandais très exportable, le dernier projet du pianiste Michaël Braam, qui se nomme Hybrid. Une formation avec quatuor à cordes, piano bien sûr, tuba, trombone (l’excellent Nils Wogram), Taylor Ho Bynum au cornet, section rythmique. Michaël Braam sait, depuis l’époque du Bik Bent Braam, redonner au jeu en grande formation ce côté à la fois très écrit et joyeusement désordonné qu’on aimait tant dans le Willem Breuker Kollektief, prolonger cet esprit et trouver de nouvelles voies - et de nouvelles voix - à faire entendre.

On signalera pour finir quelques bons groupes, ou quelques excellentes personnalités (trois étoiles), par exemple le pianiste Ramón Valle qui sait s’ouvrir de beaux espaces dans le champ des musiques latines. Dans le même sens, j’ai bien aimé la formation nommée « Pumporgan », très énergique et dansante, le corniste Morris Kliphuis au sein de Kapok, également présent dans d’autres formations et qui a rendu hommage à un très grand oublié du « French horn », Arkady Shilkloper. Tin Men And The Telephone, qui sera programmé à Strasbourg sous peu, est également intéressant ; ce trio piano/basse/batterie joue avec la présence dérangeante des téléphones aujourd’hui, et sait projeter sur écran un certain nombre de choses divertissantes. Leur interprétation « straight » de « Penthouse Serenade » d’Erroll Garner fut un grand moment.