Tribune

Émilie Delorme : mare nostrum

Les Festivals d’Aix-en- Provence. Medinea. L’Orchestre de Jeunes de la Méditerranée. Les sessions interculturelles de création. Fabrizio Cassol. Les sessions nomades.


Émilie Delorme, Directrice de l’Académie et de la Méditerranée au Festival d’Aix-en-Provence, par Clément Vial

Grande professionnelle expérimentée, Émilie Delorme est aussi une passionnée qui défend avec conviction ce à quoi elle croit. Le festival d’Aix-en-Provence lui semble investi d’une mission qui découle de sa situation géographique : servir de trait d’union entre la musique du Nord et du Sud et de son environnement, conquérir de nouveaux publics.

- Vous êtes Directrice de l’Académie et de la Méditerranée au Festival d’Aix-en-Provence. J’avoue que je me perds un peu dans l’organisation, l’organigramme, entre le Festival, l’Académie, les divers orchestres, les réseaux…
D’abord, il n’y a pas un festival mais deux. Le premier s’appelle Aix en juin, le second c’est le festival officiel du mois de juillet. Aix en juin est une sorte de prélude, plutôt local, il prépare celui de juillet. Dans le Festival, il y a une programmation « opéra » et une autre « concert ». Un concert par jour, du lundi au samedi, pendant toute la durée de l’événement et cinq ou six opéras selon les années.

Émilie Delorme, Directrice de l’Académie et de la Méditerranée au Festival d’Aix-en-Provence, par Vincent Beaume

En plus de ce gros événement, nous avons trois départements qui font toute la richesse et la spécificité du festival d’Aix.
Ces trois structures sont, d’abord l’Académie qui forme les jeunes artistes de demain dans le domaine de l’opéra : des chanteurs d’opéra, des pianistes, des quatuors à cordes, des metteurs en scène, des compositeurs… tous les métiers impliqués dans ce style de spectacle.
Il y a ensuite le département « Méditerranée », j’y reviendrai plus tard. Il regroupe l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée et une programmation méditerranéenne.
Le troisième s’appelle « Passerelles ». Il regroupe nos actions en direction des publics : les pratiques amateurs, les projets participatifs aussi bien dans le monde scolaire de l’enfance à l’université que dans le monde associatif qui nous entoure (prisons, hôpitaux, centres sociaux). En 2018, 5 644 personnes ont participé aux actions Passerelles qui ont concerné entre 35 et 40 intervenants, comme chaque année.
Ces trois départements structurent tout ce qui se passe en dehors de la programmation des opéras et des concerts.
Il faut y ajouter le réseau « Medinea » (pour MEDiterranean INcubator of Emerging Artists) qui regroupe tous les partenaires méditerranéens avec qui nous recherchons de jeunes artistes pour les intégrer et avec qui, également, nous organisons les sessions à l’étranger. Ils sont actuellement 20, répartis dans 18 pays. Et un deuxième réseau appelé « Enoa », uniquement dédié à l’Opéra.

- Vous souhaitiez revenir à la Méditerranée ?

Oui. L’Académie, c’est clair. L’élargissement des publics, tout le monde voit ce que c’est. Le département Méditerranée, c’est moins clair. Historiquement, cela a coïncidé avec l’arrivée de Bernard Foccroulle à la tête du Festival, en 2007. Il arrivait du Théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles, qu’il avait ouvert sur les musiques du monde.

notre rôle ne peut être que de montrer à quel point toutes ces cultures méditerranéennes sont riches et bénéfiques pour notre pays

En arrivant, il a décidé de lancer ici cette dynamique-là que j’incarne au sein du Festival depuis maintenant onze ans. Pourquoi la Méditerranée ? J’ai envie de dire qu’il y a quatre raisons.
La première, assez évidente, est géographique. Nous sommes un festival d’opéra à Aix-en-Provence et il faut dire que, traditionnellement, l’opéra est tourné vers le Nord de l’Europe. Dans ce contexte, notre rôle s’impose à nous.
La deuxième est artistique dans le sens où nous essayons vraiment de garder l’opéra comme un art vivant. Quand on voit toute l’ébullition artistique tout autour de la Méditerranée, on est obligé de s’interroger sur la façon dont elle peut nourrir l’opéra. Je pourrai, si vous le voulez, vous citer quelques exemples d’influence de cette effervescence culturelle méditerranéenne sur notre production d’opéras.
La troisième raison est sociale. Notre organisme est subventionné et nous avons donc l’obligation de nous adresser au bassin de vie qui est le nôtre, habité par un grand nombre de personnes issues de l’émigration méditerranéenne. Nous devons par conséquent nous interroger sur l’offre à leur proposer de façon à toucher le plus large public.
Et puis, récemment s’est fait jour une quatrième raison que je dirais plus politique et qui peut même tenir à l’engagement personnel de membres de l’équipe. Cela tient à l’image de la Méditerranée donnée par les médias, tellement négative que notre rôle ne peut être que de montrer à quel point toutes ces cultures méditerranéennes sont riches et bénéfiques pour notre pays. Politiquement aussi, on voit à quel point il est difficile pour les personnes de circuler, d’avoir des visas. Cela devient un combat au quotidien de favoriser la circulation des artistes et des professionnels autour de la Méditerranée.

Session de création interculturelle 2019 - Fondation Camargo
Concert à la Fondation Camargo (Cassis) avec Waffa Abbes (voc), Fabiana Manfredi (voc), Adèle Viret (violoncelle), Ottavia Rinaldi (harpe) et Pablo Patino Moledo (contrebasse)

Voilà pourquoi nous nous sommes lancés dans ce pari de la Méditerranée. Historiquement, il y a eu une programmation de concerts en rapport avec ce thème. Un artiste franco-palestinien, Moneim Adwan, a inauguré les résidences en 2007. Il a créé un chœur interculturel amateur soutenu par le Festival, qui chante notamment beaucoup de musique arabe. Depuis 2010, nous accueillons l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée (OJM) avec lequel nous avons fusionné en 2014. en.sexlviv.com Depuis 2015, nous avons monté ce projet avec Fabrizio Cassol qui nous permet d’accueillir des musiciens improvisateurs de toute la Méditerranée.

- L’orchestre porte un nom et les ensembles de création interculturelle n’en ont pas. Ça vous pose un vrai problème de communication, non ?

Justement, nous avons encore une réunion cet après-midi pour en parler. C’est un problème effectivement. Il nous faut trouver un nom. Pendant longtemps, on l’a appelé l’Ensemble Interculturel des Jeunes de la Méditerranée, mais maintenant on se rend compte que les deux groupes ont vraiment une image différente, il nous faut donc trouver une appellation qui les distingue.

Nous essayons de casser les frontières artistiques, géographiques et symboliques entre ces pays qui entourent Mare Nostrum, comme disaient les Romains.

-Centrons-nous sur les sessions de création interculturelle : leur origine, leur but et leur pratique.

C’est très lié à la personnalité et au parcours de Fabrizio Cassol qui, depuis près de trente ans, a vraiment réfléchi à la façon de créer collectivement de la musique à partir de traditions musicales différentes. C’est l’idée de transmettre à de jeunes artistes ce qu’est le travail en collectif. C’est important dans une période où, pour des raisons économiques mais pas seulement, les grands collectifs de jazz ont quasiment disparu ; c’est encore plus vrai en Europe qu’aux États-Unis, je pense. Il y a aussi la volonté de faire que chaque musicien connaisse les traditions culturelles des autres pour pouvoir travailler ensemble. Il y a toute la question des micro tonalités : les maqâms ne sont pas identiques, même pour des pays limitrophes comme la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. Il y a la question des rythmes et des polyrythmies. Et enfin la question de la dramaturgie, du sens de ce qu’ils font, du rapport à la poésie et à leur métier. Notre volonté est de construire une nouvelle génération de musiciens qui soient mobiles dans tous les sens du terme : mobilité géographique, bien sûr, mais aussi mentale pour qu’ils soient prêts à construire des ponts entre les cultures. Ce n’est pas simple pour nous de faire venir des musiciens à Aix-en-Provence, mais il y a aussi des difficultés entre voisins. Nous essayons de casser les frontières artistiques, géographiques et symboliques entre ces pays qui entourent Mare Nostrum, comme disaient les Romains.

Session de création interculturelle 2019 - Fondation Camargo
Session de création interculturelle 2019 - Fondation Camargo (Cassis) avec Elif Canfeza Gündüz (kamençe), Nada Mahmoud (oud), Athena Siskaki (violon et lyre grecque), Colin Heller (violon, nickelharpa etmandoloncelle), Giovanni Chirico (sax baryton) et Hamdi Hammoussi (percussions)

- Comment Fabrizio Cassol est-il arrivé à Aix ?

Fabrizio est d’origine italienne mais il vit en Belgique. Sous la direction de Bernard Foccroulle, Fabrizio était en résidence au Théâtre de la Monnaie où je travaillais aussi. Quand Bernard est arrivé ici, il a souhaité que Fabrizio soit associé à certains projets. Nous avons commencé par des projets plutôt éducatifs et des concerts. Je me suis alors rendu compte du potentiel énorme de Fabrizio en matière de transmission et c’est ainsi que nous avons commencé à lancer ces sessions en 2015 avec lui. Il était arrivé à un moment de sa carrière où son envie de transmettre était devenue une nécessité pour lui.

- Nous sommes dans la quatrième année de ces sessions interculturelles. On peut dire qu’elles sont bien installées dans le paysage. Comment voyez-vous leur évolution ?

Il faut d’abord dire que, cette année, nous avons obtenu une subvention européenne. Elle nous a permis de dupliquer les sessions dans d’autres pays. Nous en avons fait une à Nuoro en Sardaigne, une à Hammamet en Tunisie et une à Istanbul (Turquie). C’est nouveau pour nous. Nous allons poursuivre par une autre session à Nuoro au mois d’août, puis nous irons à Malte avant de retourner à Hammamet dans le courant de l’année prochaine. [1] L’idée est de multiplier ces sessions pour qu’il y ait de plus en plus de musiciens qui circulent. Et on voit bien que, dans chaque pays, il y a une culture musicale différente, une autre expérience, qui vont nous permettre de mieux nourrir nos projets.

En parallèle, nous lançons une formation en ligne (e-learning), qui démarrera officiellement en septembre-octobre. Le but est de permettre à plus d’artistes, grâce à ces modules, de bénéficier au moins d’une initiation aux questions que pose la création collective interculturelle. Ça ne remplacera jamais, évidemment, de vraies séances de travail en commun, mais ça permet d’ouvrir des pistes et de répandre l’esprit qui est le nôtre. Le but, à partir de tous ces musiciens issus des formations, est d’arriver à créer un collectif et qu’il y ait des ensembles qui se montent. Notre souhait est qu’il y ait une vraie programmation artistique qui en découle, voire des projets scéniques qui puissent arriver. Nous n’oublions pas que nous sommes un festival d’opéra, l’idée est donc de dialoguer avec les projets scéniques. Cela c’est déjà fait en 2016 avec l’opéra de Moneim Adwan, Kalîla Wa Dimna, dans lequel il y avait cinq chanteurs et cinq instrumentistes arabes dont certains étaient passés par nos sessions. L’année dernière, nous avons mis en place un autre projet intitulé Orfeo et Majnûn auquel d’autres artistes ont pu participer. On essaie aussi de créer des interactions avec notre programmation d’opéras et de concerts.

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- Dans ces sessions externalisées ou transplantées, ce sont les mêmes musiciens que vous rassemblez pendant une saison ?

Une précision de vocabulaire, tout d’abord. Il ne s’agit pas de sessions « transplantées ». Nous nous efforçons de les co-construire avec un partenaire local. C’est un exercice intéressant et stimulant d’arriver chaque fois à monter un nouveau projet avec un de nos partenaires. Dans chaque session, vous retrouverez quelques « anciens » (deux ou trois sessions) et une majorité de nouveaux. La présence d’anciens nous permet d’avancer plus vite et d’aller plus loin. Il y a une seule exception, la session d’Aix cet été qui ne rassemble que des gens qui ont déjà fait au moins une session. Notre objectif est de voir jusqu’où on peut aller avec des personnes déjà initiées.

- Cette volonté de ne regrouper que des anciens est-elle une explication du fait que cette fois il y a une majorité d’Européens ?

L’explication est plus dramatique. Comme nous avons organisé plusieurs sessions dans l’année, nous avons commencé à préparer celle-ci plus tard et nous avons eu des problèmes de visas. Ce que nous avons pu faire au maximum, c’est ce que vous avez constaté.

Session de création interculturelle 2019 - Fondation Camargo (Cassis)
Session de création interculturelle 2019 - Fondation Camargo (Cassis) avec Diogo Alexandre (batterie et percussions), Hamdi Hammoussi (percussions) et Giovanni Chirico (saxophone baryton)

- Cette difficulté croissante avec les visas explique que vous ayez maintenant une personne dédiée à plein temps à ce sujet ?

Il n’y a pas une personne à plein temps, mais deux personnes qui consacrent une grande partie de leur temps à l’obtention des visas. Nous avons des interventions consulaires systématiques et la question est toujours problématique.

-Vous avez derrière vous maintenant quatre années d’expérience des saisons interculturelles. Est-ce qu’il y a déjà des artistes qui se sont affirmés sur le plan professionnel ? Qui se sont emparés de la démarche artistique et en ont fait l’axe principal de leur projet ?

Oui, je crois que ces échanges provoquent un tel changement en profondeur qu’il n’y a pas de retour possible. Je pense à un accordéoniste portugais, João Barradas, qui fait maintenant une carrière internationale impressionnante. Il était là dès 2015 et il a monté un groupe avec d’autres membres de cette session, qui s’appelle Cairo Jazz Session et qui a déjà bien tourné en Europe et jusqu’au Caire. Il joue dans le Requiem pour L de Fabrizio Cassol et Alain Platel qui a été créé à l’automne dernier. Dans le groupe de cette année, il y a la Tunisienne Nada Mahmoud (oudiste) qui était également là lors de la première session et qui a été l’une des interprètes d’Orfeo et Majnûn avec lequel elle s’est produite dans beaucoup de villes européennes. Il y a vraiment un après à ces sessions et ce sont bien sûr des choses dont nous nous réjouissons.

Session de création interculturelle 2019 - Fondation Camargo (Cassis)
Session de création interculturelle 2019 - Fondation Camargo (Cassis) avec Diogo Alexandre (batterie et percussions), Hamdi Hammoussi (percussions) et Giovanni Chirico (saxophone baryton)

- Il nous faut quand même parler un peu de vous, Émilie Delorme. Ça fait onze ans maintenant que vous êtes au Festival ? j’aimerais bien savoir quels sont vos projets, vos envies, vos rêves…

Oui, je suis à la tête de l’Académie depuis 2009. Je pense que je travaille à un poste qui concerne les trois « jambes » du Festival que sont l’Académie, vraiment tournée vers la formation à l’Opéra, le programme méditerranéen et le programme de médiation et d’ouverture. Et moi, j’aimerais que les trois soient vraiment ressentis comme un tout. Que plus un journaliste ne puisse demander : « Mais pourquoi la Méditerranée au Festival d’Aix ? ». Au contraire, que le souci méditerranéen soit vraiment intrinsèque au Festival, que l’ouverture aux autres cultures soit vraiment dans nos gènes, une question partagée, et qu’on la retrouve au cœur de notre programmation, sur scène, dans notre public, au sein des équipes, à tous les niveaux, parce ce que c’est ça le vrai défi.
Avoir une ouverture culturelle qui soit à l’image de notre société et capable d’en porter les grands enjeux.

par Jean-François Picaut // Publié le 12 janvier 2020
P.-S. :

[1Dates des prochaines sessions de création interculturelles : La Valette (Malte) : du 13 au 27 février 2020 et Hammamet (Tunisie) du 2 au 15 mars 2020.