Chronique

Ernst-Ludwig Petrowsky, Michael Griener

The Salmon

Ernst-Ludwig Petrowsky (as, cl, fl), Michael Griener (dr)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Le saumon est un poisson rose qui remonte le cours d’un fleuve. Il y a quarante ans, c’était un crocodile rose qui nageait dans les eaux de l’Elbe [1]. Le saumon fait moins peur, certes. Pourtant méfiez-vous, il a aussi du caractère. Tous les pêcheurs vous le diront.

Le saumon est un bestiau têtu qui nage à contre–courant.
Ernst-Ludwig Petrowsky n’a que faire des modes. Saxophoniste free dans une RDA des années 60 sortant à peine du réalisme socialiste, il vrillait les airs traditionnels teutons comme d’autres, outre-Atlantique, attaquaient au marteau-piqueur blues et standards – le folklore de chez eux. Dans nos années 2000 propices aux consensus mous, il tient le cap d’un free jazz intransigeant et chargé de sens, très loin des poses nihilistes et des esthétismes stériles.

Michael Griener est un batteur tout juste quadragénaire aux collaborations déjà éloquentes : Tal Farlow, Herb Ellis, Barry Guy, Mal Waldron, Keith Tippett, Evan Parker, Aki Takase, Mats Gustafsson, Alexander Von Schlippenbach, Joëlle Léandre, Dave Liebman, Johannes Bauer, Phil Minton… ouf !

Foin des titres alambiqués, les pièces sont simplement numérotées. Le message est clair : nous faisons de la musique, pas de la littérature. Chaque pièce a son ou ses soubassements mélodiques, un ou plusieurs thèmes énoncés et décortiqués, triturés, presque mastiqués par les mandibules du Saumon. Parfois ils paraissent émerger d’une recherche sonore, comme si les éléments épars coagulaient peu à peu avant de se fondre à nouveau dans un magma harmonique aux rougeoiements coltraniens. Parfois (« Salmon n°5 », « Salmon n°9 ») ils luisent doucement, comme les écailles du poisson réfléchissent la lune dans une eau calme.

Les thèmes ne vous encombrent jamais bien longtemps, pas assez en tout cas pour emprisonner l’énergie créative. Ils vous glissent entre les doigts en vous laissant sur les paumes quelques écailles brillantes. La batterie les joue aussi, les renverse, leur fait écho ou les combat. Griener sait soutenir la tension (« Salmon n°3 », « Salmon n°6 »), commenter, contester, proposer, provoquer. Jamais métronomique, souvent mélodique, toujours profondément rythmique et coloriste.

Les qualités sonores et dynamiques des instruments sont complémentaires : ampleur et richesse du son - et cette profondeur que donne l’engagement physique des musiciens ; les toms ancrent les harmoniques hautes ; les cymbales prennent appui sur les basses du soufflant. Les notes claires de la batterie aèrent et dissipent la monochromie (« Salmon n°9 »). Quand l’un bondit hors de l’eau, l’autre lui donne l’élan, lui assure une parade, prépare le point de retombée. Un duo, voilà.

Le saumon naît et grandit en eau douce, mûrit dans les grands espaces maritimes et revient procréer sur le lieu de sa naissance. Petrowsky et Griener reviennent aux sources du free jazz germanique. Pas pour la nostalgie : pour semer encore.

par Diane Gastellu // Publié le 16 mars 2009

[1Auf der Elbe Schwimmt Ein Rosa Krokodil, premier album récemment réédité par le label Intakt du groupe Synopsis / Zentralquartett dont E.-L. Petrowsky était le saxophoniste.