Scènes

Flavio Boltro Quintet + OrTie au Saint-Fons Jazz Festival


SAINT-FONS JAZZ FESTIVAL

  • vendredi 1er février 2013

FLAVIO BOLTRO Quintet
Flavio Boltro, trompette
Rosario Giuliani, sax alto
Pietro Lussu, piano
Darryl Hall, contrebasse
André Ceccarelli, batterie

1ère partie : OrTie

Assise au dernier rang, dans la salle comble du théâtre Jean Marais, une dame d’un âge vénérable souffle bruyamment à l’oreille de son voisin de droite, probablement son mari :
« Mais qu’est ce que c’est que cette musique ? C’est du jazz, ça ?
– Ben…c’est OrTie »
– Ortie ? Comme la mauvaise herbe ? »
– Regarde sur la feuille….OR-TIE ! Et puis, zut, écoute ! »
Et il la plante là, l’attention vissée sur Elodie Pasquier à la clarinette et Grégoire Gensse au piano.


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Crédit Christophe Charpenel

Le duo a de quoi piquer notre curiosité ; bien sûr, la réputation d’OrTie sur les scènes de la région lui ouvre désormais les portes des festivals nationaux (rien moins que quatre prix remportés lors du Tremplin de Jazz à Oloron, sélection Rhône-Alpine au Tremplin national Rezzo Focal de Jazz à Vienne).
Mais les amateurs de « swing classique » venus ce soir pour Flavio Boltro et André Cecarelli, quel accueil vont-ils réserver à la musique d’OrTie ? Vont-ils s’y brûler, ou être séduits ?

La petite clarinette en mi bémol lance ses premières notes et l’effet d’OrTie est instantané, tel un contact inopiné avec les poils irritants de la plante. Des sensations fortes qui nous atteignent comme si l’on s’était perdu dans un essaim d’abeilles, sauf que la découverte de ces cinq compositions laissera moins de cicatrices que de plaisir et d’envie de s’y frotter aussitôt que possible.

« Tout c’qu’est dégueulasse porte un joli nom » , et dans cette énumération, les deux jeunes gens ont choisi celui d’une plante mal aimée mais bienfaisante, aux propriétés médicinales incontestables… Il parait même que l’ortie est aphrodisiaque, à condition d’en glisser un bouquet dans son lit !

En attendant d’en faire l’expérience, des grelots accrochés aux chevilles, Grégoire Gensse se secoue toutes les articulations, façon homme-orchestre. A l’instar de leur plante fétiche, Elodie comme Grégoire sont adeptes des posologies multiples. Greg Gensse se transforme tour à tour en trapéziste, jongleur, clown, homme-fusée, chanteur, comédien… et trafique son piano avec des tas d’objets incongrus (verre, balles de ping-pong, jouets).

Repoussant les limites d’un instrument pourtant imposant, il arpège, effleure, gratte, frotte mais aussi tambourine, crie, assène, heurte avec violence selon ce que la musique et sa partenaire lui inspirent.

L’univers d’OrTie est évocateur de celui du « Delicatessen » de Jeunet où poésie et humour se conjuguent avec horreur et grincements de dents. Musicalement difficile à définir, le style nourrit son écriture d’artistes tels que John Zorn, Carla Bley, Don Cherry.

Que ce soit sur « Parashara », sorte de poème symphonique et d’ode à la nature inspirée d’un thème traditionnel, illustrée de cris d’animaux, portée par la sensualité d’une Elodie Pasquier transcendée, ou sur « C’est rien, c’est la fatigue », lente berceuse consolatrice où la clarinette basse se promène librement sur les modulations d’un piano préparé à l’étouffée, le duo nous emporte dans nos cinq sens.

Cette première partie file à la vitesse de la lumière, avec en prime un nouveau morceau, « Nebula M 110-882 », l’histoire de deux écharpes transformées en navette spatiale ! Le jeter de balles de ping pong n’est qu’un épiphénomène de la grâce qui émane de ce moment de musique. OrTie nous envoûte tous, jeunes et vieux, débutants et musiciens confirmés, modernes et classiques, et l’on attend avec impatience l’éclosion printanière de leur premier album.

Et, au fait, ma voisine s’est-elle endormie ou a-t-elle succombé ?
A ma gauche, plus un bruit…
Faudrait quand même pas pousser mémé dans les OrTies …

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Ma Mémé, qui comptait fermement sur sa dose de jazz pour réussir sa soirée, dévore des yeux Dédé, son idole, qui vient de se poser derrière sa batterie sous les applaudissements nourris d’une salle maintenant bien réceptive.

André Ceccarelli rejoint Flavio Boltro, Rosario Giulani, Pietro Lussu et Darryl Hall pour un programme concocté à partir de l’album Joyful. Le set commence par un très pêchu « See You Tomorrow » qui emprunte ses premières notes à « Mrs. Robinson » mais c’est sans importance ; même en l’absence d’Alex Ligertwood, ce premier morceau est interprété avec une énergie prometteuse qui aurait pu cependant se développer davantage.

Excepté « A Winter Day », ballade caressante extraite d’Anything Else » (album signé du saxophoniste alto Rosario Giulani), la crème des scènes de jazz internationales enchaînent les compositions de Joyful : « Piccola Nina », valse rapide et très mélodique que Boltro a écrite pour sa petite fille et qui laisse s’exprimer la volubilité de la trompette et du saxophone alto, ainsi qu’un fabuleux moment de bravoure en solo du contrebassiste Darryl Hall, que ses collègues laissent religieusement dérouler son sermon. Vient ensuite un étourdissant « Black Jack » rappelant l’« Ornithology » de Charlie Parker, sur la rythmique de velours d’un André Ceccarelli inébranlable.

Alex Ligertwood, grand absent de la soirée, fera une apparition incongrue un peu plus tard, Flavio Boltro osant brancher son lecteur mp3 sur un autre extrait de l’album, la reprise d’« Every Breath You Take » de The Police par le chanteur de Santana. Amateurs de live s’abstenir… Malgré cette fausse note, la ville de Saint-Fons et l’organisation du festival peuvent se vanter d’avoir encore une fois réussi, pour cette 14e édition, à nous donner « les premiers frissons de l’année »…