Entretien

Franck Tortiller - Entretien

Le directeur musical de l’ONJ voit son mandat prolongé d’un an. Rencontre.

« Le Jazz, ce n’est pas ce que l’on joue, mais comment on le joue » (Franck Tortiller)

  • Franck Tortiller = Guitar hero + Vibraphone + Valse + Opérette ?

J’ai commencé par la batterie, quand j’étais gamin, vers 7-8 ans, avec mon père, un musicien amateur qui à l’époque avait un grand orchestre de bal, type Jacques Hélian. Ensuite, j’ai fait mes études de classique au conservatoire, où j’ai appris les claviers (ndlr : vibraphone, xylophone), et vers 16 ans, un copain, un batteur de Châlon-sur-Saône, m’a offert un disque de Michael Francks qui s’intitule Tiger In The Rain ; dans ce titre, il y a un magnifique solo de flûte de Dave Liebman, mais surtout à la fin un grand solo de Mike Mainieri, et je me suis dit : « Il faut que je fasse ça ! ». Je me suis mis au travail, dans une démarche chronologique, j’ai travaillé Red Norvo - on l’oublie tout le temps alors que c’est le premier à avoir joué à quatre mailloches, et non pas Gary Burton -, beaucoup Milt Jackson, Bobby Hutcherson… La boucle s’est fermée récemment, en montant ce programme de l’ONJ, « Sentimental Ÿ », avec ce vibraphoniste des années 1920-30, Francesco Cariolato, qui était notre Gary Burton à nous et qui improvisait derrière les orchestres qui jouaient la valse, ainsi que toute cette génération des années 1950-60, les Geo Dali, Claude Guillot. En fait, le vibraphone est à mon sens, avec la batterie, le seul instrument véritablement lié à la fois au jazz et à notre culture à nous.

Par ailleurs, j’ai eu la chance d’être élevé dans une petite ville de Bourgogne où tous les ans était donnée une opérette, avec décors et costumes et tout et tout, ce qui serait d’ailleurs tout simplement impossible aujourd’hui, et cela a forgé un pan entier de ma culture musicale. Cette musique sera au cœur de notre prochain projet, avec l’Orchestre Pasdeloup : nous allons partager, réadapter, confronter les deux orchestres autour d’une musique qui peut être légère mais aussi savante, les opérettes montées au Théâtre du Châtelet entre les années 30 et 60.

Pour ce qui est du rock enfin, c’est au milieu de l’adolescence que je m’y suis mis. Je crois que je suis allé voir tous les concerts, à l’époque à Lyon, et à l’exception notable de Police et de Franck Zappa, je m’en veux encore ! (rires)

  • Financement public ?

Il y a une quinzaine d’années de cela, dans le milieu du jazz, il n’y avait pas d’argent. C’est d’ailleurs ce constat qui a été à la base de la création de l’UMJ (Union des musiciens de Jazz) : il nous fallait plus de moyens, plus d’écoute, des institutions. Nous les avons obtenus, sous forme d’aides aux compositeurs, aux orchestres, aux lieux, et même si nous sommes la 18ème roue du carrosse et que nos financements arrivent loin derrière ceux de la musique classique ou des musiques amplifiées, nous sommes nombreux à en profiter, à vivre avec, moi le premier. Et puis de toute façon, dès que l’on joue dans un festival, on est attentif aux financements publics puisque tous les festivals sont subventionnés, et tous les diffuseurs également. Donc c’est très simple : si l’on supprime le financement public, cette musique-là n’existe plus ! Elle survivra peut-être, grâce à des passionnés qui tiendront bénévolement des lieux ou des sites Internet, mais il n’y aura plus de festivals, plus de scènes nationales, plus de théâtres, plus de maisons de disques. Alors même si ça fait des musiciens officiels, des festivals officiels, des « ministres du jazz », ça fait quand même vivre cette musique. D’ailleurs voyez les Etats-Unis : le Vanguard, c’est un truc de touristes, ça me renverse, mais c’est comme ça, ça coûte 100 $ le set d’une heure ; évidemment il y a des stars, mais il n’y a que des Japonais dans le public ; et quand je parle avec les musiciens américains que je connais bien, ou des Français qui vivent là-bas, ils me disent tous qu’ils gagnent leur vie ici ou au Japon, pendant les tournées, on le sait.


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Franck Tortiller © J.M. Laouénan / Vues Sur Scènes

Cependant, de l’intérieur, cela a été un vrai questionnement pour moi que d’arriver à la direction de cette institution qui existe depuis 20 ans. Ce n’est certainement pas l’aboutissement d’une carrière - je ne dirige pas l’Opéra Bastille - mais plutôt comme une super-bourse qui me donne les moyens de faire vivre mon orchestre pour une durée déterminée. Et cet orchestre, il existait avant, et il existera après ! Je ne suis pas le premier - Laurent Cugny l’a fait ; mais nous ne sommes pas nombreux… Alors les choses sont claires : ma mission ici, c’est de faire jouer l’orchestre le mieux possible, d’essayer de le rendre le plus populaire possible, de ne surtout pas rester dans un cercle fermé et élitiste, d’aller dans le plus d’endroits possibles, et à l’étranger. Lorsque l’on a de l’argent public, il faut un retour, pas sur investissement - je n’aime pas le mot - mais sur énergie. Et si l’on travaille dans cet esprit-là, je crois que ça change tout.

  • Jazz au Conservatoire ?

Le conservatoire, je l’ai fait, en classique, en percussions au Conservatoire de Paris, en écriture, harmonie, analyse, contrepoint, enfin tout ça. J’en avais besoin, pour compléter mon apprentissage en autodidacte de la musique populaire. Par contre, pour le jazz, j’ai fait un vrai travail personnel, en jouant, en rencontrant des gens, en allant aux concerts, en relevant tous les solos de Milt Jackson - et il y en a quand même quelques-uns ! - en écoutant tous les vibraphonistes, tous, même les gens pas connus : c’est le travail de tous les musiciens de jazz, c’est l’histoire de cette musique.

Maintenant, le jazz s’institutionnalise, on le fait rentrer dans les conservatoires, au même titre que les musiques actuelles, et c’est pour moi un véritable questionnement. En tant qu’enseignant, tout ce que je peux dire, c’est qu’un prof est là pour faire gagner du temps à un élève, ni plus ni moins : au CNSM, il y a Riccardo del Fra, Glenn Ferris, toutes les master-classes, ça ne peut être que positif pour un jeune musicien. Mais s’il y a un risque dans l’enseignement du jazz, ce serait celui d’une tendance au formatage… J’ai eu cette discussion récemment avec Simon Goubert, qui lui aussi a fait des études classiques de percussion : c’est un des meilleurs batteurs européens, mais il a appris le jazz dans les clubs - je veux dire en dormant dans les clubs - et il est contre !


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Franck Tortiller © J.M. Laouénan / Vues Sur Scènes

Il y a un truc qui, par contre, me fait sursauter, c’est le cursus : un Premier Prix de Jazz, pour moi, ça ne veut rien dire, j’en suis sûr. Tout simplement parce que ce n’est pas objectif. Par exemple, quelqu’un comme Jacques Mahieux, qui est probablement un de mes batteurs préférés, voire un de mes musiciens préférés en France, n’aurait jamais eu le prix du CNSM, jamais. Je suis dans beaucoup de jurys en musique classique, et c’est plus simple, car il y a des critères objectifs… mais en jazz ? Ce n’est pas parce que ça ne me touche pas que ça ne va pas faire pleurer mon voisin. Et puis quels seraient les critères objectifs ? Techniques ? La justesse, la mise en place, les grilles ? Voyez Ornette Coleman, on ne peut pas dire que ce soit un chantre de la justesse, et pourtant, le jazz du XXè siècle sans Ornette, ce n’est pas le Jazz. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il y a toute une génération de jeunes musiciens qui sortent de là et sont des musiciens formidables, et plein qui ne sont pas passés par là et sont aussi formidables.

  • Intermittence ?

Tous les musiciens de l’ONJ sont intermittents, ce qui n’a pas toujours été le cas : pendant deux ou trois directions, il étaient salariés, un salariat basé sur celui des musiciens d’orchestre classique. Mais c’est aujourd’hui terminé, et je persiste à dire que c’est mieux comme ça parce que ce n’était pas adapté à ce que nous faisons : tous mes musiciens sont aussi porteurs de projets, et ils doivent l’être, c’est important.

Pour ce qui est du système, je ne suis pas intermittent, je ne l’ai jamais été, mais je fais plus de la moitié de mes concerts en Europe et je peux vous le dire : la France est un pays unique au monde, et nous avons une chance immense. C’est, je crois, le pays où les artistes sont le plus pris en considération, que ce soit par les gouvernements de droite ou de gauche, c’est vrai. Il faut donc faire en sorte que ce système perdure, en le rendant le plus indiscutable et le plus solidaire possible.

C’est vraiment très dur pour beaucoup, et l’intermittence devrait être là pour aider les gens qui ont du mal, ceux qui en ont vraiment besoin, en faisant en sorte que ceux qui ne touchent pas beaucoup touchent plus et que ceux qui touchent beaucoup acceptent de toucher un peu moins. Par ailleurs, je ne comprends pas pourquoi les techniciens, les gens qui sont sur scène, le son, la lumière, la décoration ont un calcul différent de celui des musiciens. « Ce ne sont pas des artistes » nous dit-on ! Mais s’ils ne sont pas là, nous on ne fait rien ! Pour moi, les gens qui travaillent et qui font le son de l’ONJ, Ludovic Lanen et Nicholas Djemane, font intégralement partie de l’orchestre, et je les nomme systématiquement à la fin des concerts.


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ONJ aux Arènes du Jazz © J.M. Laouénan / Vues Sur Scènes

  • Téléchargement ?

Personnellement, je considère qu’Internet est une mauvaise nouvelle ! Je ne dis pas ça pour vous ! (rires) Mais pour 2% d’initiatives comme la vôtre, c’est à 98% un outil commercial, déréglementé et libéral au plus mauvais sens du terme. Appliqué à la musique, c’est encore pire, c’est une façon de la normaliser en tant que produit. Pour ce qui est du téléchargement, je pense que c’est un truc de gloutons, et d’irrespect : quand je vois des jeunes télécharger 500 chansons, juste parce qu’elles sont là, et qu’ils ne les écouteront jamais, je me pose vraiment des questions. Un exemple intéressant, c’est ce groupe que mon fils écoute, « Clap Your Hands Say Yeah ». C’est un groupe qui a rencontré son public grâce à Internet, qui l’a revendiqué. Et maintenant, ils vendent un million d’albums, et leur discours change ! Je ne sais pas comment on peut régler ça, parce que si c’est bien fait pour les majors qui se sont assez foutues de nous, c’est vraiment problématique pour les petits labels. Et nous, quand on fait un disque, on a besoin d’aller en studio, il y a une véritable économie autour de ça ; donc je ne peux pas adhérer à ça, au téléchargement, et je le répète, je pense qu’Internet est une mauvaise nouvelle, car pour l’instant, il n’est ni démocratique, ni citoyen…

par Evrim Evci // Publié le 25 septembre 2006
P.-S. :

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