Chronique

Gabor Winand/Ramon Valle/Eric Vloeimans

Fabulas

Gabor Winand (voc), Ramon Valle (p), Eric Vloeimans (tp)

Label / Distribution : BMC Records UVM Distribution

Le trio que forme le vocaliste Gabor Winand avec le pianiste cubain Ramon Valle et le trompettiste batave Eric Vloeimans est avant tout une histoire de famille ; une lecture assidue des notes de pochettes laisse en effet entendre que la sœur du pianiste (Elsa Valle, du Latin Jazz Syndicate) est la femme du chanteur…

Mais foin de potins et autres arbres généalogiques, ce disque est avant tout la chronique d’une union de voyageurs qui ont attaché leur musique à d’autres pays, d’autres musiciens et la vivent en citoyens du monde. Le trio est à géographie variable : Valle vit à Amsterdam et enregistre pour le label Act. Vloeimans a déjà collaboré avec le label BMC pour le magnifique Trumpet Kingdom d’Alban Darche. Quant à Winand, ce chanteur si particulier, sa voix à la fois profonde et haut perchée n’est pas sans évoquer la puissance tranquille de Klaus Blasquiz. C’est ici son chant en espagnol qui est la plus belle invitation au voyage, aux errances et qui fonde un folklore de déraciné.

Mais Fabulas est aussi l’union de deux cultures musicales qui ont fait du métissage et du recyclage leur force : Cuba et la Hongrie, l’île rebelle et le centre de l’Europe, la légèreté et la mousseline d’une voix perdue dans les nuages et les subtiles syncopes d’un piano aérien portées par une trompette nuageuse. Si toutes les chansons écrites par Elsa Valle parlent d’amour et de rencontre, c’est de hauteur dont il est question dans Fabulas : le vol d’un avion entre deux continents, la légèreté crémeuse des traits de pianos, tout est à la fois aérien et fragile, subtil et nostalgique. Comme un ailleurs qui n’existerait pas vraiment, un lieu poétique et vaporeux où l’on chanterait des ballades cubaines accompagné par un piano se piquant de romantisme hongrois.

L’axe fort est la relation entre le chanteur et le pianiste, soutenu par les interventions d’un Vloeimans qui, s’il reste en retrait, n’en est pas moins nécessaire à la rencontre, qu’il réponde au chant, ou incite le piano à sortir de l’introspection pour retrouver une syncope alizéenne. L’air, toujours…

Le jeu de Ramon Valle oscille perpétuellement entre les clins d’œil appuyés aux pièces pour piano d’une Hongrie impériale et une technique jazz imparable, oscillant entre les deux comme l’on passe entre les gouttes. Winand, lui, apporte surtout dans son style le travail déjà mené au sein du groupe d’Elémer Balazs pour donner aux chansons traditionnelles hongroises une esthétique jazz. Infléchissant encore sa technique, il enrobe tour à tour son chant dans le velours du Danube et les volutes de Havane. Parmi ces chansons symboles de ces allers-retours, « Y si volviera » et « Principe Azul » sont des modèles du genre : elles synthétisent au mieux ces deux cultures qui ont toujours accueilli le jazz en leur centre.

Curieux et réjouissant, Fabulas conte un histoire de rencontre et de mélange. Une histoire de jazz, finalement.