Chronique

Günter Baby Sommer

Songs For Kommeno

Savina Yannatou (voc), Floros Floridis (cl, bcl, ss), Evgenios Voulgaris (Yayli Tambûr, oud), Spilios Kastanis (b), Günter Baby Sommer (dms)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Avec Songs of Kommeno, le batteur allemand Günter « Baby » Sommer s’empare d’un épisode douloureux de la Seconde Guerre mondiale qui eut lieu en 1943 à Kommeno, en Grèce. Ce crime de guerre perpétré par la Wehrmacht ressemble par bien des côtés à ce qui se passera quelques mois plus tard sur les terres limousines d’Oradour-sur-Glane. Commandé par la ville pour commémorer le meurtre de 317 civils, Songs for Kommeno est confié à un musicien allemand qui a l’âge de ce forfait… Au-delà de l’image, on sent une volonté d’évoquer cette terrible histoire sous le sceau de l’Universalité.

Pour cet hommage, Sommer s’est entouré de musiciens grecs, dont Spilios Kastanis à la contrebasse et Floros Floridis à la clarinette et au soprano, avec qui il formait déjà un solide trio. On sait l’importance des musiques traditionnelles dans son approche musicale, notamment avec le Zentralquartett. C’est ce qui le conduit ici aussi à travailler un propos radical au cœur même d’une musique aux accents helléniques, notamment avec les deux musiciens qui complètent ce quintet : Savina Yannatou, remarquable chanteuse très impliquée dans les liens entre la musique traditionnelle grecque et les musiques improvisées, mais surtout Evgenios Voulgaris, joueur de oud et de yayli tambûr, sorte de luth qui se joue à l’archet et qui donne son ton si particulier à Songs for Kommeno.

« Tears », une composition de Voulgaris, ouvre l’album dans une plaine de cordes désolée qu’il partage avec Kastanis. La musique semble se rapprocher comme dans un travelling d’un village uniquement habité par la mort, et ce avec une spiritualité que vient souligner le batteur, plus percussionniste que jamais. L’impression se renforce à mesure que le propos se met en place. Sur « Rings », la voix de Yannatou, strictement musicale et désarticulée, semble suspendre le temps par un édifiant recueillement. Le jeu de timbres de la chanteuse et de la clarinette de Floridis s’empare de toutes les émotions ; depuis « Andardes » et son glaçant roulement de tambour jusqu’à « Children Song » et sa mélodie spectrale, la musique est empreinte d’une emphase qui se nourrit d’une scénarisation extrême, emportée par le chaos de la guerre. C’est dans « Marias Miroloi », pièce centrale et point nodal d’une douleur universelle - au cœur palpitant d’un territoire entre Balkans et Asie - que la tension est la plus forte. La musique devient, sous l’impact de Sommer, qui sonne littéralement le glas, une procession ou chaque improvisateur a la place de pousser tour à tour un chant de douleur ou de colère.

Contrairement à Bill Carrothers qui, dans le contexte similaire de son Armistice 1918, plaçait son propos à hauteur d’homme, Sommer choisit une approche plus en surplomb. Cette vision emphatique se fait peut être au détriment d’une certaine émotion. Il n’en reste pas moins un formidable symbole de ce que les musiques improvisées savent dire sur la mémoire.