Scènes

Jazz In Aiacciu, le charme corse en ébullition

Un festival de bénévoles, dans un jardin de verdure.


Gabi Hartmann prise en photo par André Paldacci © Ludovic Giffard

C’est l’un des premiers festivals de jazz de l’été et on va le chercher au plus près de l’eau, hors du continent après une série de vagues caniculaires qui nous font craindre un énième coup de chaud. Ici, en Corse du sud, flotte une brise fleurie qui met les sens en éveil et fait profiter de la musique et de la chaleur humaine dans un cadre rêvé.

En préambule, notons que chacune des trois soirées auxquelles j’assiste met à l’affiche un projet porté par une femme. Si le festival proposait auparavant un format « artiste découverte, puis artiste confirmé », ce n’est plus le cas. Les doubles plateaux sont équilibrés, de quoi bien se sustenter. Cette édition 2026 est aussi marquée par le départ du fondateur, Marcel Guidicelli, qui passe définitivement la main à Marie-France Saliceti. Le festival revendique de rester le fruit du travail de bénévoles passionnés. Ils sont une quarantaine, mobilisés avant et pendant les quatre soirées de concerts au Casone, théâtre de verdure surplombant la ville.

L’ambiance, légère, s’apprécie avec l’humour corse de rigueur, la fameuse macagna, cette douce folie des grandeurs qui sied à Ajaccio, ville de naissance de l’empereur et haut lieu de résistance.

S’il offre aux artistes une tribune spectaculaire à l’acoustique soignée, sa grandiloquence prête à sourire : en fond de scène, une statue de Napoléon trône sur une pyramide. Pourtant, avec plus de 500 billets vendus par soirée, le bilan est bon et l’ambiance, légère, s’apprécie avec l’humour corse de rigueur – la fameuse macagna ! – cette douce folie des grandeurs qui sied à Ajaccio, ville de naissance de l’empereur et haut lieu de la résistance antifasciste. Elle fut en 1943 la première ville de France et de l’Europe alliée à se libérer de l’occupation. La citadelle toujours debout depuis la construction de la ville, dressée face à la Méditerranée, en est le témoin.

C’est sans doute ce qui donne aux membres de l’association Jazz in Aiacciu l’énergie d’œuvrer pour programmer du jazz dans une ville où les polyphonies traditionnelles tiennent le haut du pavé. Jazz dans les vignes au Domaine du Comte Peraldi ; Les Jeudis Sonores (concerts en mai et juin dans la citadelle) ; Jazz au Cœur (concert au profit du service de soins palliatifs de l’hôpital) et enfin les soirées Jazz in Paese, c’est ce qu’il faut déployer pour fidéliser le public, l’amener à tendre l’oreille vers des musiques jazz porteuses d’identités fortes et d’histoires.
Pour couronner le travail, c’est l’infatigable André Paldacci, dernier disquaire indépendant de toute la Corse, fidèle au poste depuis 30 ans à Ajaccio et également animateur radio, qui présente chaque soir les concerts avant de repartir tenir le stand de disques. Un détour par sa boutique s’est imposé pour ramener quelques vinyles et souvenirs de ces chaleureuses soirées.

Ray Lema © Albert Saladini

C’est avec le quintet de Ray Lema que j’entame ce festival. Le compositeur et pianiste congolais vient de fêter ses 80 ans et assure son rôle de passeur. En coulisses, en marge du concert, il me confie avec un calme olympien : « Ce métier, je le vois comme un courant, une ligne de vie. Je ne fais que la suivre. Je ne crois pas au statut de vedette, je ne le cherche pas ». Assis devant le grand piano, il marque les tempi, les rythmes de samba, gnawa, rumba et laisse ses musiciens prendre les soli improvisés à tour de rôle : Irving Acao au saxophone et Sylvain Gontard à la trompette offrent une démonstration d’élégance tandis que Michel Alibo (bassiste) endosse le rôle du leader et ballade son énergie communicative d’un bord à l’autre de la scène. Son groove caribéen déroule le tapis rouge au batteur Nicolas Viccaro. À l’aise dans tous les registres, ce dernier assure avec une maturité qui m’avait déjà fait forte impression aux côtés de la bassiste Kinga Głyk ou du vétéran Mike Stern. Après une telle carrière, Lema n’a plus rien à prouver. Sinon une chose : défendre les cultures africaines face à leur édulcoration par l’appropriation commerciale. Il conclut avec « Anikulapo », vibrant hommage à Fela Kuti.

Ils laissent derrière eux une chaleur bienveillante. Dans leur sillage, la chanteuse et guitariste Mari Froes, originaire de São Paulo, prend place sur l’esplanade avec son sextet. Bronzés et de blanc vêtus, les musiciens surfent sur une vague de succès mondial et ne boudent pas leur plaisir. La voix montante de la nouvelle MPB (Música Popular Brasileira) met tout le monde d’accord. Son groupe est solide. Techniquement, c’est le flûtiste et trompettiste Diogo Duque, qui fait monter le niveau avec de longs soli spirituels qui se permettent même de freiner le rythme de Sofia Queirós, une autre bassiste impériale. C’est avec « Eo », chanson composée quand elle avait 16 ans, que la solaire Mari achève de nous séduire avant de transformer la traditionnelle présentation de ses musiciens en jam de haute volée. La plus belle soirée de cette édition.

Vibe Factor © Albert Saladini

Le lendemain, c’est Vibe Factor, soit la rencontre du pianiste cubain Omar Sosa, du percussionniste uruguayen Diego Piñera et Joo Kraus aux effets, voix et trompette, qui trouve la formule pour embarquer le public. On a l’habitude d’entendre Sosa avec le trompettiste italien Paolo Fresu dans des arabesques de langueur, et le concert de ce trio, il est vrai, débute comme sa simple suite logique. La surprise vient du trompettiste allemand. Habitué aux fusions, il passe avec aisance des chants scandés au rap, mêlant des samples hip-hop de textes satiriques à des souffles de cuivres, et saisit l’atmosphère du soleil couchant comme un instantané. Une fois les bases harmoniques posées, Sosa — nettement plus inspiré aux claviers électriques qu’au piano classique — se lève et libère enfin les percussions qui donnent l’impulsion qui faisait défaut à une première partie de concert trop sage. Leurs improvisations tiennent le public en haleine jusqu’aux dernières notes.

Gabi Hartmann © Ludovic Giffard - Loup d’Eau

La française Gabi Hartmann a le sens de la famille et c’est avec émotion qu’elle entre en scène le samedi soir en avouant « revenir » en Corse après y avoir vécu ses plus beaux étés, ceux de l’enfance, emplis de souvenirs. Le public timide ne demande qu’à être séduit. Sa voix feutrée et basse, plus ciselée qu’elle n’y paraît au premier abord, aborde bossa, swing et soul sans aucun accroc. Elle est surtout bien plus précise que nombre de chanteuses de sa génération. Rien ne sert de forcer, tout est à sa place.
Après son bel album éponyme en 2023, la chanteuse a publié, en 2025, le conceptuel La Femme aux yeux de sel, inspiré par sa nièce. L’enfance irrigue ses pensées. Le concert ne se focalise pas sur ce dernier disque et privilégie une joie toute estivale. Des titres tels que « Buzzing Bee » ou « Take a Swing at The Moon » se parent de nouveaux atours sous la lune. Elle aussi sort le grand jeu, vêtue d’argent grâce aux accords subtils de Florian Robin au piano et aux arrangements. Après avoir dédié ce concert à ses grands-parents, Gabi revient en guitare acoustique-voix, en réalité presque a cappella, pour « Coração Transparente », l’histoire d’un clown qui pleure des larmes bleues azur, des larmes de joie. Sur disque, ces sanglots-sourires sont absorbés par le bruit des cigales et la rumeur de l’été. Il est frappant de voir la réalité rattraper la fiction ce samedi soir. Le public est debout. Le groupe immortalise le moment, grâce à André le disquaire, qui improvise une séance photo depuis la scène, toujours chapeautée par Napoléon.

Depuis le mois de mai, (…) 4000 spectateurs ont foulé le sol de la cité impériale pour y vibrer aux sons des jazz et des musiques du monde

En guise de feu d’artifice final, le festival se clôt sur un set vitaminé et coloré de Ben L’Oncle Soul. Le niveau sonore évoque celui d’un stade de football, un joli pied de nez à ceux restés devant le match des Bleus en cette semaine de coupe du monde américaine… loin de la Motown. En revanche, au plus près de nous, pour le public, les superbes choristes et le chanteur donnent tout, apportant l’âme et la sensualité nécessaire à un concert qui enchaîne les tubes. Le public danse, Gabi Hartmann dans les coulisses chante et se déchaîne en écho, les sourires capturés aux premiers rangs résonnent en miroir du côté de l’organisation. Depuis le mois de mai, en comptant les concerts proposés lors des jeudis à la citadelle, ce sont 4000 spectateurs qui ont foulé le sol de la cité impériale pour y vibrer aux sons des jazz et des musiques du monde. Chapeau Ajaccio.