Scènes

Jazz Tangentes, le jazz en variation

Durant cinq jours, le jazz et ses nombreuses filiations investissent Le Mans.


Avec un appétit évident pour les musiques variées, audacieuses et qui font fi des esthétiques fermées sur elles-mêmes, le festival Jazz Tangentes vient couronner une saison de programmation plus large encore. En se dotant pour la première fois d’une SMAC en Sarthe, l’association Superforma qui chapeaute le tout projette la scène musicale dans un projet structuré et éclectique, au plus proche du territoire. En collaboration avec le collectif de musiciens 3H10, elle ouvre ainsi les possibles pour des avenirs sonores en cité mancelle et dans ses environs.

Superpêche © Superforma

Le jazz au Mans se réinvente. Durant plusieurs décennies l’Europa Jazz a posé les fondations d’une musique de son temps et créative, à la fois nationale et internationale, européenne particulièrement, comme son nom l’indique. Mais voilà, à l’instar des civilisations, les associations aussi sont mortelles et après une fin de règne compliquée, le projet est tombé dans les eaux de la Sarthe pour ne plus remonter. En était-ce fini des musiques aventureuses dans ce bastion du grand Ouest ?

C’était sans compter sur une nouvelle génération d’acteurs culturels qui ne l’entendait pas de cette oreille. Avec un regard différent de ses prédécesseurs, plus à même d’apprécier la formidable explosion des esthétiques et des formes qui enrichissent la scène actuelle, désireuse de se structurer intelligemment, l’association Superforma fait depuis trois ans maintenant le pari du renouvellement et participe ainsi au prolongement de cette aventure.

Administrativement l’association est désormais labellisée SMAC (Scène des Musiques Actuelles), ce qui l’inscrit de fait dans un réseau national. Superforma multiplie aussi un maillage de salles aux finalités différentes dont elle s’occupe ou avec lesquelles elle est partenaire : l’Oasis, le Silo, l’Alambik ou encore la salle Jean Carmet, à Allones, commune périphérique à la ville. Surtout, elle s’est dotée depuis peu d’une salle au cœur du Mans, idéale pour recevoir des jauges en format club, Le Scarron. Avec sa capacité de 300 places debout et 150 assises, elle sera vraisemblablement le foyer des projets à venir. Côté programmation, l’association brasse large, toujours avec exigence, du rap au rock, de la chanson au jazz bien sûr, avec en point d’orgue le festival Jazz Tangente au mois de mai, co-programmé avec le collectif de musiciens manceaux 3h10. Que demander de plus ? De la musique, pardi. Et en balade, de surcroît.

Samedi 30 mai, dernier jour de la première période caniculaire de la saison, le festival a débuté depuis trois jours et a accueilli notamment Trouble et Photons. En cette après-midi, le premier rendez-vous a lieu dans la boutique des Allumés du Jazz avec un solo d’Olivier Lambin. Dans la petite boutique, une guitare, un pad de pédales pour des boucles, un rasoir électrique, une lampe de poche pour gratter les cordes, et même un feu sur une tablette numérique pour se tenir (encore plus) chaud, il jour sous le nom de Red une musique qui, sans en être, a tout du blues.
Un air désabusé, des riffs simples et d’une efficacité immédiate, un art du recyclage et des textes qui sonnent comme des slogans (« 99% des jours sont au moins 20% trop longs ») sont l’occasion de plonger dans son univers. Dans le voisinage d’Eric Lareine, Jac Berrocal ou, plus en amont, Léo Ferré qu’il convoque en fin de set, il fait entendre un jeu de guitare nerveux, bien senti et d’une efficacité indéniable. Poète de la déglingue, il avait sorti voici plus de vingt ans, sur le label Rectangle (dirigé par Quentin Rollet et Noël Akchoté) le disque 33 qui avait fait date dans le cercle des curieux, tout comme sa réinterprétation intégrale du disque Songs From a Room de Leonard Cohen. Depuis réfugié sur le label Bisou, il continue, sans crier trop fort, mais toujours avec la volonté de creuser plus profond une authenticité âpre, drôle, toujours juste.

Roue Libre © Superforma

À quelques minutes de la boutique, la médiathèque Louis-Aragon est une étuve ; en son sein, l’auditorium de l’Espace Musique et Cinéma, un four. Pourtant, cinquante personnes s’y tiennent pour assister à l’échange musical du duo angevin Roue Libre. Deux sur scène, Jean Cros tient la guitare et Thibaud Thiolon la clarinette. Entourés d’authentiques roues de vélo qui tournent sur des axes, à partir de boucles, ils font découvrir de petites miniatures sans prétention qui dessinent des paysages mélodiques consonants d’où s’extrait une guitare pinkfloydienne. Les musiciens sont en souffrance, tant la torpeur est présente ; malgré tout, la proposition se prête à cet état et le public réagit favorablement.

Plus loin, à quelques centaines de mètres, rendez-vous au Hangar Créalab où l’atmosphère est plus respirable, pour assister au concert de Baishi. Conçu par le guitariste Thomas Leweurs, nous avions apprécié le disque dans sa forme élargie. Avec seulement deux cuivres (la trompette de Alan Regardin et le trombone d’Alexis Persigan) et une batterie, l’ensemble réduit est plus direct et met en valeur les références tonales du gagaku japonais. La scénographie du son passe des moments d’expectative avec notamment la batterie d’Axel Gaudron qui joue avec beaucoup d’enthousiasme sur les codes de cette musique. Cymbales sèches et répétition rectiligne de frappes aiguës, conduisent alors à des explosions mélodiques où le trombone et la trompette prennent la dimension de la salle tandis que la guitare joue d’un tableau à l’autre avec quelques accords aux doigtés tordus qui sonnent très contemporain.

On regagne ensuite le centre-ville pour découvrir cette nouvelle salle qu’est le Scaron. Le bar est dans l’entrée pour être accueillant. À l’étage, les bureaux de l’association donnent sur la grande place des Jacobins. Au sous-sol se trouvent les loges, grandes et confortables, et une salle de restauration conviviale où se tiennent les vingt-deux musiciens de la formation 3Fois7 (la multiplication ne tombe pas juste) qui s’apprêtent à monter sur scène. Nous les retrouvons face à nous dans la salle.
Le plateau est spacieux, bien équipé, et les pupitres s’accumulent sans s’entasser pour donner son envergure à cet orchestre du Grand Ouest qui réunit un line-up à géométrie variable sélectionnant les musiciens à l’endroit où le concert a lieu. Crée et dirigé par Pierre Millet et Thibault Renou, le big band rassemble les pupitres traditionnels : trompettes, trombones, saxophones, flûtes, guitare, basse, batterie et percussion et même une chanteuse qui se range au côté des autres instrumentistes. Forcément, le volume est puissant, les couleurs chatoyantes, le tout pourtant ne sonne pas comme une resucée d’un big-band à l’ancienne. Plutôt comme une belle berline qui roule sur des routes contemporaines. Les compositions, signées par les membres de la formation, empruntent des voies variées, impressionnistes, pop ou d’un swing actuel avec un savoir faire imparable et une envie de musique. Le jeu est là et nombreux sont ceux qui ont droit à leur moment de bravoure. Mention spéciale pour le titre L’œil du cyclone, petit précis de tournerie mathématique parfaitement réussi.

Musungu © Damien Lambert

Au sortir de la salle, une pluie salvatrice est tombée, la température a baissé un peu. Partout dans les rues, enthousiasmée par le concert, la foule crie et klaxonne en tout sens avant que nous ne comprenions que cette liesse populaire est surtout le fait de la victoire du PSG en finale de la Ligue des Champions. La ville est en joie. On slalome comme on peut entre les gens qui font n’importe quoi jusqu’à la Brasserie Septante-Deux qui se trouve à deux pas. Au premier étage d’un établissement construit autour d’un grand escalier, dans une salle surchauffée par la température et surtout par une ambiance enthousiaste, Musungu excite le public avec une musique de transe. Arrivé tard, on les voit peu, on les voit mal, mais tout est en feu. Porté par le bassiste David Merlo, le trio est un mélange de rumba et de musique mandingue jouée à l’os, avec acharnement. Le fantastique batteur Emile Biyanda frappe ses fûts avec des motifs rythmiques abrasifs tandis que ses partenaires tricotent des lignes mélodiques hypnotiques qui prennent au ventre et font bouger les pieds. À la guitare, Mathilda Haynes est tout en ferveur contenue et maintient une tension qui ne faiblit pas.

Nouvelle virée ensuite vers Le Lézard, étroit bar rock’n’roll pour un rendez-vous attendu avec le duo venu des enfers du metal Killing Spree. Dans ce petit espace, la musique est monstrueuse : à gauche l’hyper-batterie de Grégoire Galichet, à droite le saxophone et ses bidouilles de Matthieu Metzger tapent, éructent et jouent avec une énergie puissante, où une vitesse très technique est la garantie de leur efficacité. Camouflage nous avait emporté, le live nous ravage et le public, déchaîné, joyeux et indiscipliné, ne s’y trompe pas.
Il aurait fallu voir ensuite Zonbi dans un autre bar de la ville mais Killing Spree achève cette journée pleine d’émotions sonores, préambule à un dimanche qui n’en sera pas moins rempli.

Denis Charolles © Superforma

Dimanche. Le dôme de chaleur est terminé et tout le monde respire. C’est avec plaisir qu’on retrouve le cadre verdoyant de la magnifique abbaye de l’Epau pour le temps champêtre du festival. L’année précédente, nous y avions suivi plusieurs concerts intimistes de belles tenues, cette année sera de la même teneur.
Seul sous un grand arbre, Denis Charolles propose un solo au plus proche de ce qu’il est. Il nous donne d’abord à entendre toute la finesse de sa vieille batterie Gretsch. Le visage grimaçant, les épaules crispées, il s’affaire. Il faut regarder ses bras et la souplesse de ses poignets, et tout devient alors fluide à la vue, limpide à l’oreille : les nuances et les contrastes sont d’une évidence naturelle avec une douceur confondante. Le set bascule ensuite dans une dimension clownesque avec une réinterprétation arrachée de « (I Can’t Get No) Satisfaction » qui déclenche les rires. Charolles, tout en frappant les fûts d’une main, souffle dans un trombone, fouille dans une caisse en bois pour en tirer divers objets sonores et cette cacophonie est de la musique aussi. L’interprétation a cappella de La Mort de l’ours de Félix Leclerc finit d’émouvoir l’ensemble de l’auditoire.

Plus loin, ensuite : au travers des plantations d’un jardin en permaculture, sous un petit chapiteau, le duo Superpêche est sympathique. Laure Fischer, saxophone baryton et Alexis Thépot, violoncelle avec un supplément de cordes, elles-aussi sympathiques, ont composé leur répertoire dans les Pyrénées lors d’une randonnée sur les hauteurs, leur instrument sur le dos. Leur simplicité donne envie de les suivre mais cette musique joliment évocatoire est un peu trop évidente alors on rêvasse.

Calamity © Superforma

Un transat à la main, on poursuit. Calamity, le solo de Delphine Joussein, est fou. Dès le départ, la flûtiste prévient les enfants qui se trouvent dans le public que sa prestation risque d’être forte sur le final. Elle s’élance aussitôt dans un maelstrom de notes et d’effets en tout sens qui détournent ou repoussent les limites d’un instrument qu’on pensait pourtant bien connaître et laisse en suspens cette question « qu’en sera-t-il du final si elle commence ainsi ? »
Ce déferlement d’énergie, ce jaillissement d’idées, d’émotions, de rage libérée, à la fois, sidère le public et l’envoûte. Si certaines personnes s’éloignent, le plus grand nombre reste, séduit par la sincérité totale de la jeune femme. « Le prochain titre s’appelle ma flûte et mon couteau ». Les codes sont pervertis, retournés, et cassé en deux, qui est qui ? Qui est où ? La virtuosité n’est pas vaine, elle est une joie qui se transmet. Bien sûr, le final est excessif et on en voudrait plus.

Après ces circonvolutions à travers le jardin, nous voilà dans la belle église de l’abbaye. Devant une immense rosace pâle, la scène accueille le nouveau groupe d’Émile Parisien. Louise, son précédent projet avec Theo Croker, ambitieux et hétéroclite, nous avait laissé en dehors. Floating, quant à lui, réunit tous les éléments pour plaire.

Floating © Superforma

Et de fait, ça fonctionne ! Un casting équilibré rassemble Yaron Herman au piano, Florent Nisse à la basse (Linda May Han Ho joue sur le disque qui sort à l’automne), garant tous les deux d’un jazz soigné et souple tandis que le percussionniste franco-indien Prabhu Edouard attire les regards. Principalement aux tablas, il apporte des sonorités venues d’une autre culture et un placement rythmique qui, s’il diffère des batteurs traditionnels, offre des effets de vitesse assez séduisants. La musique est mobile, d’ailleurs, et les interventions de chacun sont variées et bien répartis. Quelques thèmes aux inflexions venues d’ailleurs, mélange de jazz et de gammes indiennes ou autres, flattent l’oreille. On regrette peut-être quelques facilités mélodiques sur certains thèmes. Surtout, on se régale des improvisations de Parisien, ces gesticulations désordonnées et son jeu d’une juste vitalité au lyrisme intact.

C’est dans une autre partie du jardin de l’abbaye, à côté d’un Magic Mirror, que se termine l’après-midi avec les Toulousains d’Édredon Sensible. Saxophones (deux) et batterie (deux aussi) invitent avec humour à un final sauvage, primitif, répétitif et percussif qui n’aurait pas dépareillé dans les concerts de la veille. On quitte le lieu puis on quitte la ville, des sons pleins les oreilles, comblé par cette générosité notable, abondante même, de partage et de variété.