Jazz&TheCity, l’art de la réverbération 🇦🇹
Le festival autrichien, bien ancré dans la ville de Salzbourg, se renouvelle.
Cette édition est sous-titrée Sounds car elle inaugure un nouveau cycle. Après quelques années avec des directions artistiques uniques (Tina Heine, Anastasia Wolkenstein), l’office Altstadt Salzburg – maître d’œuvre du festival – a confié les rênes à une équipe de quatre programmateur·trices menée par Markus Deisenberger. Cet universitaire, spécialiste de musique, journaliste, a choisi une programmation plurielle pour construire un programme avec trois grands axes esthétiques. D’une part une scène autrichienne confirmée et émergente programmée par Helge Hinteregger, spécialiste du sujet au sein de l’agence Austrian Music Export. D’autre part une scène globale, métissée sous l’égide de Katrin Pröll, programmatrice très active en Autriche. Enfin, une scène internationale en grande partie nord-américaine est programmée par Jakob Flarer, tourneur de l’agence Saudaden (une des plus grosses agences de booking de jazz en Europe). À la tête de ce quadrige, Markus Deisenberger propose un programme varié, dans de nombreux lieux de la ville (tous les concerts sont gratuits, c’est l’une des caractéristiques de ce festival et ce qui le rend si fréquenté), places publiques, théâtres, café, clubs, etc..
Ainsi, du 16 au 19 octobre, soixante propositions artistiques éclosent dans la ville, avec – la plupart du temps – un chevauchement qui oblige à choisir. Mais les alternatives sont claires, le choix est souvent à faire entre des esthétiques très éloignées. La météo, très clémente, offre également au festival une belle édition à vivre. Il fait bon déambuler dans les vieilles ruelles et les passages de la ville, au point d’en oublier Mozart parfois. Les Hidden tracks sont des moments insolites. Il faut venir à l’heure au rendez-vous et selon, il peut s’agir d’une visite, d’un concert, d’une intervention… nul ne sait à l’avance. Le soir, tout le monde se retrouve tard dans la cave de l’hôtel Blaue Gans pour une jam-session tardive.
Voici quelques concerts marquants et qui sortent du lot.
En guise d’ouverture, avec les discours des élus et des sponsors, on se retrouve à la Szene, la salle de musiques actuelles pour le concert de David Helbock’s Random Control. La musique est très écrite, basée sur des textes chantés, et mélange les genres avec divers effets, rythmes et sonorités qui tendent vers un folklore imaginé. On retient la prestation étonnante du multi-soufflant Johannes Bär, ici aux percussions, cor des Alpes, euphonium, trombone, etc.

- Patricia Brennan et Sylvie Courvoisier © Henry Schulz
L’église Collégiale de Salzbourg a une acoustique particulière (un temps de réverbération de 7 à 8 secondes) due à sa forme carrée, ses murs blancs et nus et sa coupole centrale très haute. C’est à la fois l’endroit parfait pour un duo piano-vibraphone mais tout aussi audacieux et compliqué à réaliser. Ce n’est pas chose à effrayer Sylvie Courvoisier et Patricia Brennan. Les deux musiciennes ont vite compris comment dompter cette situation. Sylvie Courvoisier joue au minimum sur le piano, pour ne pas brouiller l’écoute. Elle laisse une respiration après chaque phrase, fait cliqueter les aigus plus courts plutôt que les basses. Elle se sert de drones posés sur les cordes, pour créer des nappes de brouillard sonore. Patricia Brennan joue déjà d’un instrument à longue résonance. Alors elle fait de son vibraphone une sorte d’orgue en superposant les réverbérations, c’est un bruissement puissant qui emplit l’église. Les musiciennes jouent successivement en solo pour simplifier, mais lorsqu’elles sont ensemble, elles provoquent un effet de battement acoustique à force de superposer les vibrations. C’est étrangement beau, une sensation presque organique.
En revanche, le duo composé de Cole Whittenburg (tuba) et Luchiia Koval (piano) n’a pas su se sortir de cette configuration. L’Américain était inaudible au tuba, le son partait dans tous les sens tandis que le piano de l’Ukrainienne étant sonorisé, le son était déporté, noyant l’ensemble dans une sorte de guimauve décevante. Ce genre d’endroit demande un peu d’humilité, finalement…

- Ben LaMar Gay © Henry Schulz
On retrouve, le soir déclinant, sur la place de la Résidence, endroit central de la vieille ville, la scène ouverte sur laquelle se produit le quartet de Ben LaMar Gay. Il fait encore jour, les gens se rassemblent, la grande fontaine émet son bruit blanc continu. Le quartet, en tournée européenne, commence le concert. Comptines et chansons formelles, faites avec humour et en couleurs, la musique très ancrée dans la culture africaine-américaine sonne bien. À mesure que la nuit tombe, le concert prend une autre tournure. Le passage a cappella accompagné de cloches fait toujours son effet auprès du public, tout comme les tuilages aux rythmiques groove. Ben LaMar Gay est généreux et inventif.
Le quartet Hilde avait marqué les esprits lors de sa prestation à Jazzahead. Le quatuor féminin vient présenter un nouveau répertoire dans la continuité de cette musique de chambre pour la forme, jazz pour l’esprit et pop pour le chic. Elles jouent dans l’immense salle de la Résidenz (pleine de public, comme tous les lieux de concerts). La scène paraît bien petite et les musiciennes bien sages. C’est une impression car sous la langueur de leurs chansons vagabondes, fourmillent mille clapotis qui parfois jaillissent comme des jets de lave. Il y a de nombreux contrastes et arrangements qu’on ne voit pas toujours venir.
Le trio Frelonia du guitariste Fred Frith vient se poser sur la scène du Théâtre de marionnettes. Avec la grande saxophoniste danoise Lotte Anker et l’étonnante percussionniste Núria Andorrà, le guitariste présente un trio de musique totalement improvisée qui ne laisse personne de marbre. La guitare applique des techniques de drone, de cordes frottées, de bruitisme tandis que le saxophone prend le rôle lyrique, virevolte et coupe dans la masse. La percussion tient un rôle en contrepoint de la guitare, plus vibrante que percutante, créant un halo vibratoire saturé. Il est bon de se laisser aller à cette musique continue, sans cadre ni direction, sans ordre ni hiérarchie.
On assiste d’ailleurs à un étrange ballet de personnes qui entrent dans la salle et en ressortent peu de temps après, apeurées par ce qu’elles entendent. Le flux est continu, cela gêne l’écoute, mais la musique est plus forte.

- Hidden Track : Anna Koch, Almut Schlichting, Pepe Auer © Henry Schulz
Dans la Kollegienkirche, on découvre l’artiste grecque Sofia Labropoulou pour un solo de Kanun. Cela ressemble à des chants de musiques folkloriques, vaguement esquissés avant d’être avalés par des bourdonnements de cordes (qui rappellent ceux de Fred Frith, justement) flottants dans l’église. Parfois une note claque, un arpège s’échappe, la mélodie grecque refait surface comme sortant d’une nuée. Ce sont quelques compositions entrecoupées d’improvisations, c’est étonnant.
Salzbourg est une ville idéale pour ce genre de festival.
Assez touristique pour attirer énormément de monde (et savoir le gérer), assez grande pour avoir une vie propre, indépendamment du “business Mozart” et de taille moyenne, ce qui permet aux festivalier·ères d’aller d’une scène à l’autre, à pied ou en vélo. Et Salzbourg propose également un héritage architectural d’exception, de nombreuses galeries d’art, un musée d’art moderne magnifique (qui présentait une grande exposition de Rob Voerman) et un accès à la nature immédiat.
Il existe également un autre festival de musiques, dont le jazz, qui s’appelle « Take the A-Train » en septembre et qui se joue dans toute la ville. Le prochain Jazz&TheCity aura lieu du 15 au 18 octobre 2026.

