Jazz and Wine of Peace après la tempête
Le vin de la paix, symbole d’un festival original.
© Petra Cvelbar
Un croissant de collines abrite la région de Collio, à l’est de l’Italie, et partage ses nombreuses vignes avec la Slovénie voisine. Une ville transfrontalière, Gorizia / Nova Gorica, fait office de capitale locale et c’est à Cormòns, fief viticole, que se situe le cœur du festival. L’association qui l’organise, Controtempo, y a ses bureaux. C’est dans cette ville que se terminent les journées, avec les DJ set dans l’Enoteca (une immense cave à vins locaux) qui abrite également l’exposition photographique de Ziga Koritnik « Brötzmann, In My Focus » qui présente 20 ans de portraits du saxophoniste au fil des concerts et rencontres.
Jazz & Wine of Peace fêtait sa 28e édition mais la première depuis le décès de son directeur fondateur, Mauro Bardusco. Elle lui était d’ailleurs dédiée. C’est donc à Enrico Bettinello (également aux commandes artistiques pour Novara Jazz, journaliste et spécialiste bien connu du milieu jazz européen) que l’association a confié la programmation de Jazz & Wine of Peace 2025.
Pendant quatre jours, du 23 au 26 octobre, 17 concerts à grande jauge (tous complets) et 7 petits formats Jazz&Taste sur réservation ont été programmés dans la vingtaine de lieux disséminés sur le territoire frontalier des deux pays. Théâtres, salles de concert, domaines viticoles, monuments historiques, les lieux étaient comme autant de raisins sur une grappe.
Malheureusement la tempête Benjamin a balayé la France dans la nuit du 22 au 23 octobre, rendant impossible le voyage jusqu’aux confins de la Vénétie et amputant ce compte-rendu d’une journée de concerts.

- The Necks © PetraCvelbar
C’est dans le beau théâtre de Gradisca que la tournée européenne du trio australien The Necks a fait étape. Le piano est à cour, le pianiste tourne le dos aux deux autres musiciens. Après une longue introduction à tourner autour d’une note suspendue sans jamais aller vers sa résolution, avec lenteur, la musique ininterrompue crée un tunnel sonore, avec un renforcement de l’intensité musicale constant. Un pari à tenir. Soit on est happé par ce vortex envoûtant, soit on trouve le temps un peu long…
Aparté technique : le festival se joue dans plein de lieux différents éloignés les uns des autres. L’organisation a mis une navette à disposition des quelques journalistes invités, nous permettant d’enchaîner les concerts. Mais le public, lui, est local et se renouvelle pour chaque concert.
C’est donc au théâtre de Cormons que se produit Nubya Garcia. C’est glamour, chic, propre, sans relief et on sait que le concert est le même dans tous les contextes, ça fait 15 ans que les groupes britanniques groovy servent la même recette. Mais ça marche très bien sur le plan commercial. C’est vendeur, ça rapporte et paraît-il, ça permet à la jeune génération de venir vers le jazz. Ici encore, le public en redemande et sort ravi.

- Tania Giannouli trio © Ziga Koritnik
Tout autre est le cas de la pianiste grecque Tania Giannouli qui multiplie les projets différents et les rencontres. Ici, au Kulturi Dom de Nova Gorica (la partie slovène de l’agglomération) elle joue avec son trio aérien multiculturel. Jean-Paul Estiévenart à la trompette et Kyriakos Tapakis au oud. La musique est très écrite mais laisse des plages improvisées, avec un bon dosage de bruitisme et de techniques étendues qui produisent des frottements et autres sonnailles variées. Les thèmes, inspirés par les couleurs égéennes, tournent en boucle. Ce sont autant de petites ritournelles aux accents nostalgiques.
Le public des concerts est européen, l’Autriche voisine fournit un bon contingent de curieux·ses également.
C’est dans une grande salle de style campagnard habsbourgeois attenante à la Villa Codelli que se produit le trio Relevé de la violoniste italienne Anaïs Drago. Cette musicienne a déjà fait l’objet de plusieurs articles et elle ne cesse d’étonner par ses propositions artistiques intelligentes, matures et intenses. Lauréate 2024 de la compétition internationale de violon jazz Seifert, elle développe un style de jeu qui inclut les effets électroniques, la voix, le sifflement… La clarinette de Federico Calcagno joue lâche et binaire, avec le drumming de Max Trabucco pour un moment indus’ acoustique. Les ruptures stylistiques qui viennent tout remettre en cause sont bienvenues. C’est plein de trouvailles sonores, l’univers du trio est vraiment original, unique et mérite les plus grandes scènes.

- Silvia Bolognesi © Ziga Koritnik
La série Jazz&Wine étant sur réservation, la proposition musicale est un solo ou un duo et seul un groupe restreint de personnes peut assister à ces concerts-dégustation. C’est dans un domaine qui fait aussi restaurant et hôtellerie, le Klanjscek wine & stay que se produit la contrebassiste Silvia Bolognesi, un solo dédié au défunt directeur de ce festival Mauro Bardusco. Entre dégustation de Ribolla macéré et vue sur les coteaux, au pied du monumental Mémorial militaire d’Oslavia, on écoute le programme militant de la musicienne. Introduction à l’archet entre plainte et exclamations percussives. Notes puissantes, clochettes aux pieds, voix poétique, elle chante du Roscoe Mitchell, passe par le blues, joue avec le public. C’est une plongée dans la culture africaine-américaine, elle chante un titre tiré de l’album Attica Blues d’Archie Shepp et un autre de William Parker, à l’archet. Un beau moment de liberté.
Autre bâtiment imposant, la Vila Vipolže, de type Renaissance, abrite tout type d’évènements et propose des dégustations de vins. Elle surplombe les coteaux slovènes. C’est dans l’une des grandes salles à l’étage, pleine à craquer et à la température élevée, que se produit Y-Otis, le groupe de saxophoniste Otis Sandsjö. Le nom du groupe se prononce à l’anglaise pour le jeu de mot Why Otis ? Mais les édiles locaux, peu au fait, l’ont prononcé Epsilon-Otis en slovène et I greca-Otis en italien. Charmant.

- Petter Eldh & Otis Sandsjö © Ziga Koritnik
Le quartet était composé ce soir-là de Petter Eldh au Moog et à la basse électrique, Dan Nicholls aux synthétiseurs et Jamie Peet à la batterie. Le répertoire polyrythmique, tout en décalages et cliquetis, est joué en douceur, avec cette façon de ne pas y toucher caractéristique du saxophoniste qui souffle en hoquets. Les morceaux s’enchaînent par tuilage, sans jamais lâcher le fil, toujours avec la rythmique. Le son est très compact et la salle est emballée.
Cette édition tronquée par la tempête et aussi par l’obligation de partir tôt le dernier jour pour enchaîner différents moyens de transport avant de rejoindre les pénates, me laisse quantité de regrets. Ceux de ne pas avoir pu entendre Naïssam Jalal, le trio de Valentina Fin, le quartet de Rosa Brunello avec Yazz Ahmed ou Knobil. Autant de musiciennes que Citizen Jazz a mises en avant récemment.
Aucun regret en revanche d’être venu à ce festival très ancré dans un large territoire transfrontalier. L’équipe de Controtempo est très mobilisée pour le faire vivre et le mariage du jazz et du vin est réussi. La prise en main de la programmation par Enrico Bettinello est limpide : nouveaux talents italiens, avant-garde européenne et américaine, têtes d’affiches en tournée pour les grandes salles, petits paris artistiques pour les petites. L’assemblage est riche, comme on dit en œnologie.

