Ben LaMar Gay en complète communion
La tournée européenne du Ben LaMar Gay Ensemble passe par Tours et Pantin.
Ben Lamar Gay Ensemble © Rémi Angéli
Le Chicagoan, membre de l’AACM et figure majeure du label International Anthems, présente son disque Yowzers au public européen et notamment français. Les publics de Tours, Pantin, Rouen, Lyon, Nantes découvrent une musique syncrétique qui fait de la scène un moment de communion joyeuse. Citizen Jazz était au Petit Faucheux de Tours et à la Dynamo de Pantin pour en rendre compte.

- Ben LaMar Gay © Rémi Angéli
La Dynamo, 7 octobre 2025.
Pantin, un mardi soir.
La Dynamo est presque pleine pour accueillir le Ken Vandermark Redux (que je n’ai pas pu voir) et le Ben LaMar Gay Ensemble. Beaucoup de musiciens qui ont leur rond de serviette dans nos colonnes sont dans les gradins, observant patiemment la foison d’instruments et d’électronique présents sur scène en attendant l’entrée du cornettiste.
Le Chicagoan est venu présenter son dernier album Yowzers avec un effectif légèrement réduit et modifié. Autour de lui, Tommaso Moretti à la batterie, Edinho Gerber à la guitare et Matt Davis au sousaphone.
L’excellent disque, par son aspect très léché, peut donner l’impression d’avoir bénéficié de tous les outils artificiels propres à l’enregistrement en studio. Ce qui se passe sur scène le dément totalement. La musique et le son de l’album sont restitués in situ avec la magie et l’énergie du live en plus.
Ben LaMar Gay est manifestement très heureux d’être là ; il l’exprime musicalement, mais aussi en parlant avec beaucoup de bienveillance et de naturel au public. À tel point que, dans la salle, nous ne sommes plus à un simple concert, mais à une fête de famille, une Complete Communion (plutôt celle de Don Cherry que celle du dimanche matin). Et, seulement quelques jours après l’ignoble agression raciste par des ivrognes bas du front dont il a été victime à Lyon, ça fait du bien.
La musique entendue ce soir nous confirme que Ben LaMar Gay est une voix importante des musiques créatives d’aujourd’hui. Il réussit, sans les copier, à marcher dans les pas de ses aînés de l’AACM – les brusques virages stylistiques dans les morceaux et la profusion de petites percussions rappellent l’Art Ensemble of Chicago, la façon de marier le sousaphone et la guitare évoque Henry Threadgill – tout en proposant une musique de son temps, qui ne ressemble à aucune autre.
Le Petit Faucheux, 6 octobre 2025.
Tours
La veille, Ben LaMar Gay et son ensemble sont au Petit Faucheux à Tours. L’ambiance est la même, le ressenti identique. Le cornettiste chicagoan est attablé devant une multitude de petits objets, pédales d’effet, mini synthétiseur ou petites percussions : ce bric-à-brac est la promesse d’une musique riche et colorée dont on assistera à la construction dans l’instant.
De fait, le groupe est attentif, non pas aux directives de son leader mais à ses humeurs changeantes. Tout semble affaire de spontanéité et, même si le répertoire de Yowzers est identifiable par certaines mélodies primitives qui empruntent à un axe nord-sud du continent américain, allant des natifs étasuniens aux peuples d’Amérique du Sud, particulièrement du Brésil où Gay a vécu quelques temps, le groupe cherche avant tout à atteindre des moments d’intensité dans un parcours qui emprunte à toutes les cultures sans les hiérarchiser.
Ainsi la part chorale de la formation permet-elle de former une unité forte par des airs immédiats et primitifs qui donnent une dimension rituelle en proposant une transcendance contemporaine. Le moment où les musiciens se saisissent de cloches constitue en cela le sommet de ce concert, pour en faire une transe atypique et hypnotique complétée d’un chant venu du fond des âges. Elle donnera lieu dans la foulée à un groove profond qui ne manque pas de rappeler le meilleur de certains disques de hip-hop.
Sans capitaliser sur cet instant, Ben LaMar Gay bifurque tout aussitôt au gré de son intuition vers des atmosphères radicalement différentes, interprétées pourtant avec la volonté d’aller chercher au fond de soi une certaine vérité de la musique : tant pis si les bifurcations sont déroutantes et si l’interprétation joue d’une volonté de ne pas chercher la perfection technique (les parties de cornet laissent entendre, en revanche, quel grand interprète il est). Ce fatras joyeux, cet empressement à faire du son et à le partager avec générosité avec le public, rendent le moment unique et éclatant.
On sort de ce concert en se demandant ce qui a pu se passer, lavé des passions tristes qui pouvaient nous animer en y entrant et désormais le cœur (pour un temps seulement) un peu plus grand et léger.

