Scènes

Jazz à Luz 2015

Retour sur la 25e édition du Festival d’Altitude en pays Toy


Photo © M. Laborde

« 25 ans de liberté et d’expression musicale en pays Toy » : un beau postulat. Un quart de siècle perché la tête dans les nuages à attraper au vol les électrons libres de la musique improvisée, ce n’est pas une position aisée. Outre le sens de l’équilibre, elle requiert souplesse et maîtrise de l’effort pour ne pas chuter. C’est l’apanage de l’équipe de Jazz Pyr qui, chaque année, réalise le grand écart en altitude avec ce festival devenu majeur, où se télescopent toutes les innovations du jazz contemporain.

Comment s’assurer qu’une mécanique rodée mais fragile ne rouille pas ? Comment faire pour que public et professionnels venus de loin se joignent à la ténacité et à l’audace de ceux qui s’investissent toute l’année afin qu’en juillet, la montagne ne vibre pas qu’au passage de la caravane du Tour de France mais aussi du son des harmonies jazzistiques ?

C’est ce que j’ai essayé de comprendre au cours de ces quatre jours en altitude. Bien chaussée, je me suis hissée sur les épaules des géants du jazz en Pays Toy pour une 25e édition positive à bien des égards. Avec une hausse de plus de 40% de la fréquentation générale et des recettes également en hausse de 37% entre 2014 et 2015, il est évident que la bonne humeur et le haut degré d’exposition solaire n’ont pas été les seuls ingrédients qui ont permis cette prouesse artistique et humaine.

L’automne 2014, déjà, avait été de bon augure : le festival de Luz Saint-Sauveur est dorénavant reconnu d’intérêt communautaire et soutenu par les représentants des quinze villages formant la communauté de communes de la vallée. C’est dire si le maire et président de cette communauté, Laurent Grandsimon, a compris l’enjeu et l’intérêt de renforcer la dimension locale et collective de l’événement ; les visiteurs affluant par centaines sur cette petite ville des Hautes Pyrénées portent désormais sur lui un autre regard. Luz bénéficie certes d’atouts touristiques, mais, outre le cadre exceptionnel des concerts, ce qui donne sa touche particulière à ce festival ce sont bien les risques artistiques, pris ici en toute connaissance de cause. Ils lui ont façonné une identité artistique incontestable, qui donne aux participants le sentiment d’être « là où ça se passe ». Là où ça bouillonne.


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Eve Risser © Michel Laborde

C’est justement sous une chaleur caniculaire que s’ouvre le bal, le 10 juillet, avec Donkey Monkey. Impossible de passer à côté de cette rencontre mutine entre la pianiste Eve Risser et la batteuse Yuko Oshima : elles se produisent de plus en plus souvent, et leur spectacle s’inscrit dans le cadre de la tournée Jazz Migration (programme de soutien aux jeunes formations initié par L’AJC et la FEDELIMA). Le duo se positionne au carrefour entre cultures rock et jazz, et entre deux caractères féminins et affirmés. L’ouverture, tonitruant clin d’œil à Nick Mason et Carla Bley (« Can’t Get My Motor To Start ») donne le ton, humoristique bien sûr. Celui-ci permet aux deux filles de séduire tous les âges avec un let’s push it over a hill ! de circonstance. Elles ont le mérite de nous sortir de la torpeur qui règne dans ce lieu, encaissé en bas de la vallée. Poussant les tracas du haut des montagnes dans un brouhaha et une jubilation enfantine, Risser joue et chante debout tandis qu’Oshima martèle et pousse le volume sonore au maximum, pour faire rebondir la poésie absurde de Donkey Monkey sur les peaux et les cordes. Rafraîchissant !

Sylvie Courvoisier, comparse notamment de Mark Feldman, se produit en trio piano/basse/batterie sous un chapiteau quasi plein. La musique, qui déroule principalement les titres de Double Windsor, exige un degré d’attention que le public attentif, sage mais pas forcément docile, est prêt à lui accorder. La pondération qu’irradie la musicienne et la qualité de sa dernière prestation ici (en 2007) concourent à créer une étrange gravité, palpable également sur scène : les deux accompagnateurs ne sont pas ceux avec qui a été enregistré l’album. Julian Sartorius, batteur d’une trentaine d’années, s’est produit auprès de musiciens rock. Son compatriote, le contrebassiste Christian Weber, remplace l’immense Drew Gress. On excusera donc la timidité de son jeu, qui laisse souvent la soliste imposer ses mélodies sèches et précises, oscillant entre espoir et désespoir, et surtout son jeu rythmique impressionnant. Jouant des bras, des coudes, des poignets, du tranchant de la main, elle débroussaille le chemin menant à des instants de clarté et de bien-être (« Downward Dog », référence à une position de yoga). Le batteur, lui, s’impose davantage. Jamais zélée, sa rythmique se fait pourtant de plus en plus vorace, au point de rattraper, voire de couvrir la mélodie de certains titres (« Corto »). Des prises de risques qui rendent ce batteur attachant. Dans l’ensemble, un concert de grande qualité même si la baguette de Courvoisier est restée trop visible pour que le trio s’abandonne vraiment et nous embarque.

Pour cela, il faut peut-être danser. C’est ce que propose en interlude la Fanfare du Fond du bus en reprenant des classiques du genre. Elle a pour mission d’ouvrir la nuit dans la légèreté, et ce au « Verger », cœur du festival. La danse - la transe, même - est également centrale pour le Cabaret Contemporain, quintet dont les membres animés par une fièvre estivale préviennent sans ambages : « Si le chapiteau a été débarrassé des chaises, c’est pour être transformé en dancefloor ! ». L’obsédant « Ibiza » ne laisse subsister aucun doute. La musique se frotte au répertoire de Kraftwerk, Moondog et Terry Riley. Elle est donc répétitive, et déborde de basses profondes (deux contrebasses sur scène), de mélodies jouées en boucle sans sampler – pas d’électronique ici. Habitués des passerelles entre jazz et pop, Ronan Courty (b), Fabrizio Rat (p) et Julien Loutelier (dm), membres du quintet Juke Box, prouvent qu’ils ont bien les classiques en tête. Leur groove pop répétitif et contagieux fait trembler le sol. On se laisse entraîner. La bondissante Eve Risser, qui a rejoint les premiers rangs, lance même une chorégraphie.

Cette première soirée se termine sous les voûtes de la Maison de la Vallée où bat le cœur des noctambules, avec la performance perchée du duo Cantenac Dagar. Pour les autres, rideau ! Demain, une nouvelle ascension nous attend.

Le samedi matin, ce n’est plus la même musique : l’air chaud de la veille est remonté vers les cieux et a laissé place à une épaisse couronne de nuages blancs et frais dans laquelle nos esprits grisés s’éveillent. On se frotte les yeux. Heureusement, il n’y a qu’à suivre les lignes, le programme est balisé.

Grand classique du festival en journée, les excursions artistiques en pays Toy incitent les amateurs de musiques aventureuses et de balades en haute montagne à s’évader. Cette année, la plus caractéristique a lieu à la station de ski de Luz-Ardiden. Au milieu des cumulo-nimbus, le public assiste aux acrobaties d’un collectif de circassiens luzéen. Entre deux tractopelles en révision, une remontée mécanique, et un télésiège en jachère, les équilibristes improvisateurs ont tendu des cordes et installé trapèze et mât chinois, dont ils s’emparent avec lenteur. Des scènes nimbées de magie et de mystère, observées avec une attention respectueuse, quasi monacale. Un air de Benny Goodman, un solo de krar électrifié ou les clochettes des moutons en pâture à quelques mètres de là, rompent le silence et soulignent les arabesques des filles, qui dansent dans les airs et font oublier la fraîcheur ambiante. Un grand moment de partage.


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Impromptu Cirque Luz © Michel Laborde

La suite, toujours en suspension, se passe au-dessus de la couche de nuages que l’on traverse les pieds dans le vide, en empruntant le télésiège de la station rouvert pour l’occasion. Une expérience qui permet à des centaines de spectateurs de prendre place au soleil sur la crête du col de Lizey, à 2 135 m d’altitude. La beauté époustouflante du cadre suffit à convoquer la poésie, ce qui présage d’une rencontre au sommet. La proposition, inédite, est une lecture en français de La Complainte du vieux marin de Coleridge par le comédien Denis Lavant. Deux musiciens et fins limiers l’accompagnent : le batteur et plasticien sonore Laurent Paris et le saxophoniste Camille Secheppet. Tous deux ont déjà brillé à Luz et soufflent ici notes et sons sur un air raréfié, donc précieux. Lavant est, lui, beaucoup moins dans la mesure. Connu pour dynamiter les textes du répertoire, il déclame depuis le ciel l’histoire de ce naufrage en mer avec la véhémence d’un enragé. Est-ce l’allégorie ou l’ironie qui me fait hausser les sourcils lorsqu’est évoqué l’albatros qui s’enfonce comme un plomb dans la mer ? L’inversion des éléments et l’ivresse des hauteurs auront sans doute poussé le récitant lettré à offrir une interprétation personnelle et emportée, là où la quiétude des cimes enneigées entourant cette rencontre aurait plutôt appelé un bruissement d’ailes. C’est un peu abasourdis que nous redescendons sur la terre, un kilomètre plus bas.


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Camille Secheppet - saxophone © Michel Laborde

Cette 25e édition permet aussi à l’équipe du festival, via son programmateur Jean-Pierre Layrac, de faire la lumière sur les scènes fertiles de l’improvisation bordelaise et toulousaine, car une longue histoire d’amitié les lie. C’est d’abord l’Ensemble UN, unissant pas moins de vingt musiciens majoritairement venus de Bordeaux, qui se produit samedi. La musique s’enfle, emplit l’espace sonore et se met en place méticuleusement dès les premières minutes. Le minimalisme le plus rude y côtoie la richesse des sons de cuivres et de cordes imbriqués. Entre contemporaine et expérimentation noise (trois guitares en superposition), entre musique acoustique (quatre archets en équilibre, deux jeux de percussions) et claviers amplifiés ou samples électro, ici tout est matière. D’aucun s’amusent à redécouvrir les sons, tympans ouverts et yeux fermés, tant les techniques de jeu sont étendues. Beaucoup de compositions, telle la bien nommée « Canicule », sont du pianiste David Chiesa, qui profite de l’événement pour enregistrer le concert. Bien lui en prend, car ce sera un bain régénérant.


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Ensemble Un © Michel Laborde

Le dimanche soir, l’Ensemble FM, qui réunit quinze musiciens de la région toulousaine « élargie » sous la direction de Christine Wodrascka, prend les commandes de la scène. L’heure n’est plus à l’improvisation mais à l’hommage. Le collectif donne une réinterprétation d’In C, pièce clé de la musique minimaliste et répétitive de Terry Riley qui date déjà de 40 ans. Ses 45 min sont précédées de l’inédit En Ut, vague sonore favorisant une attention privilégiée. Le concert, tout en routes et paysages variés, plonge les spectateurs dans une écoute active et passionnante. Sans doute le plus beau moment du festival. Sous la houlette impériale de Wodrascka, imperturbable au toy piano, les musiciens déploient un arsenal d’harmonies et de notes le temps d’un seul morceau qui ondule, s’amplifie et se rétracte jusqu’à ce que nos respirations l’accompagnent. Lorsque les musiciens saluent, nous échangeons des regards ébahis mais convaincus.


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Ensemble FM © Michel Laborde

Jean-Luc Guionnet est un des artistes emblématiques (il refuserait sans doute l’étiquette) des musiques aimées à Luz. Démonstration sur ses deux instruments de prédilection, le saxophone alto et l’orgue, au fil de deux matinées qui auront marqué cette édition. Dimanche 12 juillet, la salle du cinéma de Barèges, bourg situé un peu plus bas que Luz Saint-Sauveur, est le point de départ d’une déambulation musicale à travers la vallée qui durera jusqu’à 16h30. Là encore, les spectateurs sont si nombreux qu’il faudra se tasser et s’assoir par terre pour pouvoir assister à l’un de ces solos dont le saxophoniste lyonnais détient le secret. On a beau être prévenu, on est embarqué dans son jeu viscéral et subtil rappelant que ce musicien voit chaque concert comme l’occasion de créer un nouvel « espace (sonore) dans un espace (concret) ». Une touriste au fort accent italien résume la situation : « Il ne montre pas ce dont il est capable, lui, mais ce dont l’instrument est capable ».

Lundi matin, c’est à l’orgue que Guionnet se produit avec un autre poly-instrumentiste, Thomas Bonvalet - connu aussi sous le nom de scène de l’Ocelle Mare. Dans l’église des Templiers (petit bijou du XIVe édifié à l’intérieur de remparts et entouré de tombes), les deux chercheurs sonores se trouvent, là encore dans un édifice bondé où l’air frais vient à manquer. Banjo électrifié, métronome, plaques de métal, frappements de pieds et claquements de mains, sifflements, harmonica… l’attirail de Bonvalet a beau être étendu, il ne couvre pas toujours les éructations et craquements de l’orgue, dont Guionnet tire des sons animaux. La messe est épique, la rencontre impressionne ou effraie les spectateurs, c’est selon, tant les déflagrations sont fortes. En tout cas elle délie les langues dès la sortie de l’église et a, paraît-il, convaincu, le curé qui officie d’habitude seul dans les lieux.

L’exploration musicale à Jazz à Luz ne saurait être exhaustive, mais ne pourrait pas non plus se dispenser d’une escalade sur l’échelle des décibels. Cette année, le spectacle le plus remarqué dans le genre drone - musique atmosphérique proche du post-rock, sans code mais avec une liberté totale d’exécution -, est celle de TOC, groupe lillois réunissant Ivann Cruz (g), Peter Orins (dm) et Jérémy Ternoy (org). Ce trio échappé de La Pieuvre et du collectif Muzzix s’empare du chapiteau à 21h, pour ouvrir peu à peu nos paupières et nous décoller les cheveux à la racine. Ce n’est pas un hasard si sa dernière production s’intitule Haircut… Turbulent, frénétique, parfois vertigineux, ce voyage supersonique ne nous laisse pas indemnes : les sons de guitare et de Fender Rhodes qui s’agglutinent, propulsés par les percussions opiniâtres d’Orins, nous exaltent. Cette pièce de 50 min me laisse K.O. debout. Il faut que j’aille prendre l’air, le temps de respirer et de comprendre. Une prise de recul nécessaire qui me permet d’assister à un lâcher de lanternes dans le ciel pyrénéen. Un moment magique chasse l’autre.


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TOC © Michel Laborde

Sortir du festival proprement dit pour écouter de petites formations plus ou moins acoustiques çà et là dans le village, voilà qui fait partie intégrante du programme. On a ainsi pu assister au concert d’un duo de filles échappées elles aussi du collectif L’Ensemble Un. Dimanche après midi, à la terrasse du Bar du Centre, la chanteuse Laurie Batista et la violoncelliste Juliette Lacroix conjuguent joliment leur complicité et leurs différences. Leur séduisant duo, appelé Julo mais rebaptisé pour l’occasion et pour toujours L’Nude, mêle improvisations et reprises étonnantes (on reconnaît « Après un rêve » de Fauré). Un répertoire est né, un disque devrait suivre. Le lendemain à la même heure, Azulenca, groupe de flamenco gersois porté par la chanteuse d’origine andalouse Sylvia Morales et le guitariste Pascal Thibaut, réalise une nécessaire osmose et joue un rôle désaltérant. Il dénote autant qu’elle rassure mais a le mérite de rassembler un public familial puisque que le concert est donné dans la rue, face à l’église des Templiers, selon la volonté des élus locaux.

Enfin, comme tout festival, Jazz à Luz a le souhait et le devoir de renouveler, de « rafraîchir » son public. Toucher et fidéliser les plus jeunes lors de rendez-vous jazz, c’est une gageure. Comptant sur l’aspect viral et communautaire de la communication autour de certains groupes, le festival avait donc programmé la dernière soirée, veille de jour férié, Too Many Zooz et Chu Tsao.

Le premier est un trio américain en vogue depuis qu’il été repéré dans le métro new-yorkais, où il imposait sa brass house. Funk et ska simplistes, percussions à la caisse claire et saxophone baryton marquant un rythme effréné, il écume les scènes, précédé d’une cohorte de fans relayant ses prestations en club, dans les gares ou dans la rue. Une alchimie qui met en jambes pour la suite et la fin de la nuit. Quant au quartet Chu Tsao, un des chouchous de la scène free locale, il a pour mission de clôturer le festival dans cet antre des nuits luzéennes qu’est la Salle des Voûtes de la Maison de la Vallée. Son univers complètement fou et pour le moins hybride jongle entre électro, dub et jungle, et se permet d’emprunter au flamenco par le jeu étrange et vibrant du guitariste Quentin Buffier. On reste interloqué. Le son est parfois lourd, la réverbération du lieu n’arrange rien, le chant d’Alexandre Ferrere est nerveux mais l’ajout de deux danseuses aux costumes et masques improbables donne à l’ensemble une dimension totale, décomplexée et finalement salvatrice.

C’est sur ce happening surréaliste que la nuit et cette édition s’achèvent. Le bruit des cascades et l’écho de la montagne se chargent de nous rendre à un rythme normal. Jusqu’à l’année prochaine.