Scènes

Jazz in Marciac 2015 - 4

38e édition du festival de Marciac.


Photo © Michel Laborde

Août 2015. Le festival Jazz in Marciac (Gers) entre dans sa dernière semaine. Sous le chapiteau, l’avenir côtoie la mémoire le temps d’une soirée. A l’Astrada, après la prestation de JIM & Cie en région, la rencontre de deux complices charme les aficionados.

9 août

Carte blanche à Emile Parisien

Ici, on considère volontiers Emile Parisien comme un enfant du pays. Le jeune saxophoniste est pourtant né à Cahors et, n’a séjourné à Marciac que pendant ses années de collège. Il est vrai qu’il y a rejoint la première promotion de la fameuse section d’initiation à la musique de jazz. Vrai aussi qu’il en est sans doute le représentant le plus emblématique. Enfin, il le reconnaît lui-même, depuis ses années d’adolescence, le soutien de Jazz in Marciac lui a toujours été acquis. Toujours est-il qu’il y est attendu et que le public l’accueille avec une faveur toute spéciale.


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Émile Parisien © Jean-François Picaut

Pour la carte blanche qui lui a été offerte cette année, Parisien a choisi de convier des amis, au premier rang desquels Vincent Peirani et d’autres musiciens qu’il admire : Michel Portal, Manu Codjia et Joachim Kühn. Simon Tailleu (contrebasse) et Mario Costa (batterie) sont aussi de la fête.

C’est le duo Parisien-Peirani qui ouvre le bal avec « Egyptian Fantasy » de Bechet. Son son boisé, velouté comme un vieux vin, est comme pris dans le léger tourbillon des notes de l’accordéoniste, véritables bulles de champagne. Dans « Song of The Medina, Casbah » du même Bechet, on ne sait trop qui est le charmeur qui est le serpent tant la gestuelle souple de Parisien, qui gonfle et dégonfle ses joues, accompagne les arabesques de son instrument. Plus tard, on entendra comme des échos de clarinette orientale un jour de noces. Sur « Temptation Rag » (Henry Lodge), le temps se distend, comme l’accordéon. Une mélodie s’ébauche et le saxophone entre en scène : rêves évanescents d’une mélopée qui finit par s’incarner dans un duo qui va crescendo. Tout cela est d’une grande beauté, inouïe à ce jour.

Sur la valse ironique intitulée « Trois temps pour Michel P. », de Vincent Peirani, le solo de Michel Portal à la clarinette suscite l’enthousiasme du public. Il faut dire que c’est un morceau d’anthologie, d’une aveuglante beauté, avec une sonorité à couper le souffle. « Cuba si, Cuba no » du même Portal, commence en trio et finit en septet avec une improvisation réjouissante à la clarinette sans embouchure ! L’atmosphère déjà chaude va être portée à incandescence jusqu’à la fin du concert avec « Transmitting », de Joachim Kühn, où s’illustrent le compositeur et Manu Codjia. Ils brilleront aussi sur « Schubertauster », ainsi que Simon Tailleu, qui y signe une belle introduction. Mario Costa, lui, aura son moment de gloire avec « Poulp » d’Emile Parisien. Et c’est déjà l’heure de se quitter. Les nombreuses improvisations ont fait prendre au groupe du retard sur l’horaire. L’insistance du public obtiendra tout de même un rappel ; ce sera « Radar » de Joachim Kühn.

Archie Shepp, Attica Blues Big Band : une émotion renouvelée

Peut-on, plus de quarante ans après, retrouver l’émotion qu’a suscitée la sortie d’Attica Blues en 1972 sur le label Impulse ? La réponse de Marciac ce soir est « OUI ». Un prologue poignant rappelle en voix off les circonstances qui ont donné naissance au disque : les émeutes dans la prison d’Attica (État de New York), en septembre 1971 et la sanglante répression qui a suivi. Hélas, cette intervention en anglais n’est pas traduite. Combien de festivaliers l’auront comprise ? Néanmoins, chacun garde à l’esprit toutes les morts violentes d’adolescents noirs aux États-Unis ; elles réveillent de douloureux souvenirs.

Quatre des participants de l’aventure originale sont sur scène ce soir : le compositeur et saxophoniste Archie Shepp, la pianiste et chanteuse Amina Claudine Myers, le pianiste Tom McClung et le batteur Famoudou Don Moye. Le big band, composé d’Européens, est placé sous la direction de Jean-Philippe Scali (saxophone baryton).

Le ténor d’Archie Shepp, s’il n’ignore pas la douceur, a gardé son âpreté militante : la révolte gronde sous les lèvres et les dents de ce quasi-octogénaire. Quand il chante « Steam » (il tient alors le rôle de Joe Lee Wilson à la création du répertoire), la douleur semble intacte tandis qu’il évoque son cousin, tué dans une bagarre à l’âge de 15 ans. La voix vibre, mais reste puissante et poignante. On retrouvera la même émotion sur « Come Sunday » (Duke Ellington) où Archie Shepp fait aussi un solo exceptionnel au ténor, et sur « Mama Too Tight », une pièce où s’illustre Olivier Chaussade au saxophone alto.


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Archie Shepp © Michel Laborde

Amina Claudine Myers est très émouvante et très juste, au piano et au chant sur « Ballad For A Child » et sur « Arms ». Marion Rampal (voix) signe une belle interprétation de « Quiet Dawn » et de « Come Sunday ». Quant au big band, incisif, puissant et précis, il crée un environnement sonore impressionnant. J’y ai particulièrement remarqué ce soir, outre Olivier Chaussade et et Jean-Philippe Scali, déjà cités, le jeune trompettiste Olivier Miconi, Tom McClung et Famoudou Don Moye. A la fin du concert, Archie Shepp lance « À la prochaine fois ! », à un public qui l’applaudit à tout rompre. Souhaitons que l’œuvre ne soit plus ravivée par actualité… Qu’elle reste seulement comme un monument de la mémoire.

13 août

L’orchestre de JIM & Cie en région : un air de musique contemporaine

Le festival a tiré sa révérence sous le chapiteau hier soir avec les concerts très festifs de Robin McKelle et de Zaz, mais la fête continue pendant deux soirées à l’Astrada. Le festival Bis, lui, ne cessera que dans quatre jours.

JIM et Cie est un nonet de jeunes musiciens professionnels sélectionnés dans divers centres de formation de la région Midi-Pyrénées. Dave Liebman a succédé à Jean-Charles Richard à la tête du groupe, dont Jean-Pierre Peyrebelle assure la coordination artistique. Le répertoire, qui comprend des compositions des membres du groupe ainsi que de Dave Liebman, puise largement dans l’esprit coltranien du mentor. Toutefois, les pièces des jeunes gens ont tendance à regarder fortement du côté de la musique contemporaine. Celles de Liebman s’ancrent plus nettement dans la tradition du jazz par la présence d’une ligne mélodique, même ténue, et d’une pulsation perceptible. Cela n’empêche pas la voix de Sophie Le Morzadec, une des révélations de cette soirée, d’être le plus souvent utilisée comme un instrument et les saxophones comme des voix.

Dave Liebman et Jean-Marie Machado duo : entre rêve et méditation

Les deux hommes se connaissent et s’estiment depuis longtemps. Cela se traduit par une sensation de dialogue intime tout au long du concert, présenté avec humour par Jean-Marie Machado. Au programme, des titres de l’un et de l’autre, dont quelques nouveautés.


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Jean-Marie Machado & Dave Liebman © Michel Laborde

Dave Liebman, au saxophone, joue le plus souvent dans un registre hésitant entre la confidence et la méditation. La tentation du chant affleure souvent, mais il est rare qu’il y cède, et c’est parfois bien frustrant. On se console avec les couleurs, splendides et variées. A la flûte, il sait se montrer plein de délicatesse et de douceur. Le jeu du pianiste semble plus ouvert, du plus clair au plus âpre et sombre. Machado exploite tout le clavier et pratique même le jeu direct sur les cordes. Au contraire de Liebman, il ne résiste pas à l’attrait du chant, et certaines mélodies possèdent un charme indéniable.