Tribune

« Jazz open » : petite histoire d’un bref festival

C’était il y a très longtemps…
Cela pourrait commencer ainsi, comme beaucoup d’histoires, de fables ou comme de contes : par « Il était une fois… ».


C’était il y a très longtemps…
Cela pourrait donc commencer ainsi, comme commencent beaucoup d’histoires que l’on nous raconte, comme une fable ou comme un conte : cela pourrait commencer par « Il était une fois… »
C’était il y a une trentaine d’années. Autant dire avant l’histoire, l’Antiquité et la protohistoire réunies. Autant dire qu’il y a prescription - qu’on peut aujourd’hui (dans cet aujourd’hui avide de « transparence ») dire ce qui s’est vraiment passé.

Mais il me semble qu’il vaudrait mieux commencer – si l’on veut y voir un peu clair – par quelque chose comme « Voici ce qui aurait pu/dû arriver… ».
Tout ça pour dire que dans les choses du jazz comme dans toutes celles de la vie et du monde, il arrive rarement ce qui semblerait « logique » qu’il arrive.

Il y eut donc en 1979 sur la côte languedocienne, non loin de Béziers, non loin de Sète, non loin de Narbonne, une « station du littoral » que l’on était en train de créer de toutes pièces, là où quelques mois plutôt, quelques années à peine il n’y avait qu’un vieux fort du XVIIè sur un îlot improbable, et beaucoup de moustiques gros comme des drones (qu’on n’avait pourtant pas encore inventés).
La Mission interministérielle pour l’Aménagement du Territoire, imaginée par les énarques pompidoliens et présidée par Pierre Racine venait de créer le Cap d’Agde au beau milieu des sables.


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Le Cap d’Agde, c’était en ces temps-là une « zone naturiste » encore très naturelle, le plus important club de tennis d’Europe, dirigé par Pierre Barthès, champion de l’Open des Etats-Unis en double, un des meilleurs joueurs français de tous les temps.
C’étaient aussi des boîtes de nuit (en « zone textile ») en veux-tu en voilà, une architecture moderne et traditionnelle à la fois, des « people » que l’on n’appelait pas encore comme ça qui se disaient que ce serait le Saint-Trop’ des années 80 ou 2000. Ils ne se trompaient qu’à moitié d’ailleurs : Lætitia (qui était encore Boudou, avant d’être Hallyday) fréquentait l’école maternelle nichée dans une petite forêt de pins, près de l’église.
Le « Cap » comme on disait donc, était une station qui avait de l’avenir comme elle avait déjà du présent.
Et comme il n’était pas question que son avenir fût autre que radieux, on décida un beau jour qu’il fallait lancer « la saison » aux vacances de Pâques. Or, comme les températures n’y sont pas aussi clémentes qu’en juillet et qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, comme chacun sait, il fallait trouver quelque chose qui « fasse événement », fasse parler de la station et attire du monde. C’est pour ces raisons - que l’on doit qualifier sans se tromper d’« économiques » - qu’on résolut de créer un festival de jazz, pour fêter Pâques, en 1980.

En ce temps-là existait à Nîmes un festival qui, depuis une dizaine d’années déjà, était au centre des Arènes romaines une réussite artistique et populaire qu’on devait à un musicien passionné, un homme comme on n’en rencontre peu : Guy-Jean Labory. [1] Mais ausi un festival qui commençait à marcher très fort à La Grande Motte, la station rivale, proche de Montpellier et construite par le frère d’Edouard Balladur. Mais il avait lieu, comme celui de Nîmes, au beau milieu de l’été…
Danièle Kustner étant programmatrice et organisatrice du festival de La Grande Motte, Le Cap d’Agde fit appel à elle et commanda un grand chapiteau en plein cœur de la station. Du 4 au 7 avril 1980, D. Kustner fit venir chaque soir près de 800 personnes avec une affiche où se côtoyaient le quintet de McCoy Tyner, l’Art Ensemble of Chicago, le quartet de Max Roach, Michel Bénita et Gérard Pansanel, Boulou et Elios Ferré, Le Willem Breuker Kollektif, le quartet de Jacques Thollot et celui de Steve Grossman. Rien de moins !

La station fut comme « investie » par le jazz : la messe de Pâques fut « présidée » par celui que mon excellent confrère du quotidien Midi Libre Jacky Vilacèque qualifia de « sacré musicien » faute de pouvoir lui décerner le titre de « musicien sacré », Eddy Louiss en personne. Il y avait des expositions de photos aux quatre coins de la station (Alex Dutilh, André Francis, Liliane Bayle, Lotte Mortensen), un concours d’orchestres amateurs, un concours de vitrines, des orchestres à tous les coins des quais et des allées de la station. Libération (Philippe Conrath), Jazz Hot (Laurent Goddet), Télérama (Jean Wagner) étaient là (j’en passe mais pas toujours des meilleurs). Bref : la fête !
Roger Frey qui avait été quelques années plus tôt un des grands ordonnateurs du Golf-Drouot et qui, devenu excellent journaliste, dirigeait alors le génial hebdomadaire fondé par Gérard Denestèbe, Hérault Tribune, s’enthousiasmait : « Le Festival Jazz Open a donné à la station les moyens de ses ambitions… Soulignons également qu’à travers les radios et la télévision, le Cap a trouvé en cette circonstance, la tribune qu’il mérite, lui qui est incontestablement devenu le phare du tourisme en Languedoc-Roussillon. »

Bilan de la première année : succès total. Les « pères fondateurs » se réjouissaient. Jean Miquel, directeur de la société d’économie mixte SEBLI à qui l’on devait la réalisation concrète de la station, et Gérard Denestèbe, vice-président de l’Office du Tourisme, avaient même réussi à gagner à leur juste cause le maire d’Agde, Pierre Leroy-Beaulieu, ce qui n’était pas une mince affaire, amour-propre (?) et rivalités aidant… Il faut dire que si, de son côté, Danielle Kustner avait réussi à inviter en France, au début du printemps, quelques-uns des meilleurs musiciens « made in USA » (mais pas seulement), Denestèbe - pour qui soulever une montagne était une tâche quotidienne - s’était dépensé sans compter. Les télévisions étaient là, France Inter et André Francis aussi. Sans compter les touristes : la station était « remplie ».
Heureux temps où le jazz pouvait, en donnant le meilleur de lui-même, jouer un rôle de « communication » bien plus efficace qu’une campagne de publicité ou une baisse des tarifs de location à la (petite) semaine…


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Les préparatifs. Photo X/DR

L’année suivante, Danièle Kustner ne pouvant s’occuper du festival, les « fondateurs » firent appel à une de leurs connaissances, sans doute la seule qui prétende « s’y connaître en jazz »… et me demandèrent donc d’assurer la programmation. Ils s’occuperaient du reste. (Il valait mieux !)
À noter quelques améliorations notables, dont le chauffage sous le chapiteau : Pâques 80 avait été frisquet, si l’ambiance avait été chaude ! En 1981, même « mobilisation », même ambiance, même succès, toujours autant de public !
Parmi les musiciens : Jim Hall en trio, puis les deux guitares de Larry Coryell et de Philip Catherine [2]. Jim Hall venait de jouer au tennis chez Pierre Barthès et les trois compères riaient à qui mieux mieux.
Mais aussi Siegfried Kessler, Horace Parlan, Booker T Laury, Sugar Blue, LaVelle, Laurent Roubach, Trilok Gurtu, Dave Holland, Katia Labèque avec François Jeanneau, George Adams, Don Pullen, Cameron Brown et Dannie Richmond.
Katia et Marielle Labèque assurèrent la messe de Pâques avec Gershwin et leurs deux Steinway arrivés tout droit de Toulouse.
Michel Graillier et Richard Raux assurèrent la clôture. C’était le lundi de Pâques, en début d’après-midi.
Le deuxième festival avait vécu. Il était encore plus réussi que le premier.
Cette fois-ci, Roger Frey – toujours dans le Hérault Tribune - écrivit : « Le week-end pascal du Cap d’Agde aurait mérité vingt sur vingt n’eut été une matinée du lundi survolée d’un ciel un peu bouchonné… L’instauration de Jazz Open est une véritable institution qui chaque année en avril frappera les trois coups de la grande saison estivale. »
Ça alors ! Voilà que le jazz précédait le réchauffement climatique (dont on ne parlait pas encore), et il amenait l’été dès les premières fleurs du printemps ! Et peu importe que Don Pullen, vers les 3h du matin ait vu des oiseaux nager ou voler, on ne sait pas très bien, dans les eaux du port… Il s’en fallut d’un rien qu’il aille les rejoindre !
Deuxième édition, pari réussi : le Cap est complet quand la Grande Motte fait encore grise mine, que Palavas voit tout juste quelques Montpelliérains arpenter doucement les quais du canal, que Gruissan a encore trop de grues et de chantiers pour jouer dans la même cour, et que Saint-Cyprien, près du Canigou, n’est pas en meilleur état.


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Le Cap avait pris plusieurs longueurs d’avance. « Jazz Open » en était le symbole. 1982 fut pourtant la dernière année du festival.
Plus de chapiteau mais une salle confortable. Pourtant, et le souvenir en est encore vivace : le programme fut difficile à composer. 1982 fut une année de « basses eaux » pour le jazz [3]. Les musiciens américains ne voulaient pas venir en Europe au printemps. Ils attendaient des jours meilleurs. Ceux d’Antibes, Nice, Nîmes et des festivals estivaux qui commençaient à fleurir aux quatre coins d’un Hexagone qui pourtant en possède probablement six… Eux aussi attendaient l’été. Les agents se plaignaient encore plus que de coutume. Plus personne ne savait qui représentait qui. Les producteurs de disques étaient parfois à la dérive.
Pourtant, il y eut quand même cette année-là les Messengers d’Art Blakey où les Marsalis pointaient leur nez, Toots Thielemans, son harmonica et sa guitare, un Didier Lockwood à l’orée de sa notoriété et encore sur les traces de celle de Jean-Luc Ponty, Hervé Bourde avec Michel Bénita, Mickey Baker, Doudou Gouirand, Maxime Saury, Nazaré Pereira, Stella Levitt avec Al du même nom - à la batterie, cela va de soi. Et deux formations inattendues, un duo Barre Philips (contrebasse) / Blaise Catala (violon) et un trio Gary Peacock (contrebasse), Ralph Towner (guitares) et Jerri Granelli (batterie). Ça aurait pu être pire !
Pour la troisième année consécutive le festival battit son plein. La réussite était au rendez-vous. Malheureusement, ce n’était pas un gage de pérennité ; car ce résultat pouvait aiguiser quelques ambitions.
C’est ainsi que l’aventure s’arrêta, sans autre forme de procès… pour être remplacée, au terme d’une décision aussi obscure que brutale, par un festival de musique classique.
Quelques années plus tard il apparut que les subventions versées à l’organisateur de cette manifestation correspondaient à des factures dont la « sincérité » n’était pas à toute épreuve. Il fut mis fin à ces pratiques et au festival par la même occasion.

Je ne vois qu’une « morale » à cette histoire - si tant est qu’il en ait une - mais je ne suis pas certain qu’elle soit fondée et pas davantage qu’elle soit juste. On pourrait en effet penser que si on met uniquement en place une manifestation de cette nature avec un objectif marchand, ça ne… marche pas, justement. Il faut un peu de flamme, de passion, de conviction artistique pour réussir, si réussir c’est durer.
Il y aurait beaucoup à dire sur la culture subventionnée et sur le « marché culturel » puisqu’on nous dit qu’il y a un « marché » de la culture comme il y en a un de la « santé ». Et pourquoi pas de la morale ? Il y eut bien, il n’y a pas si longtemps, des trafics d’indulgences au sein de l’église. Et pourquoi pas un marché de la politique ? Là, c’est à peu près sûr.
L’essentiel, en l’occurrence, est qu’il y eut, il y a trente ans au Cap d’Agde, de magnifiques moments de jazz, avec de magnifiques musiciens, certains déjà confirmés et de plus jeunes qui allaient tracer de sacrés parcours et ont trouvé un public qui n’attendait que cela. Que certains y ont trouvé leur bonheur. Et d’autres leur intérêt, peut-être.

Mais enfin, si l’on veut boucler la boucle de cette histoire somme toute assez banale, on peut aussi songer que ce qui aurait pu, ce qui aurait arriver, c’est que « Jazz Open » fête en cette année 2010 sa trentième édition. Il y a tant de festivals, de « manifestations culturelles » qui n’ont pas eu, du point artistique mais aussi social, le même impact que ce petit festival, tôt arrivé, tôt disparu, et qui continuent leur chemin, on ne sait trop comment, parfois en dépit de toute logique ! Mais, c’est bien connu, il n’y a pas de logique. Ni dans le monde du jazz, ni dans celui des festivals, ni, bien souvent, dans les histoires des hommes, quelles qu’elles soient.
Par-dessus tout, il ne faut pas avoir de regrets. Seul compte ce qui arrivera. La voilà, la « morale » de l’histoire : la seule chose qui importe se nomme avenir.


LES PROGRAMMES DE « JAZZ OPEN »

Première édition, du 4 au 7 avril 1980

  • 4 avril 1980
  • 20h30 : McCoy Tyner (piano) avec Jo Ford (sax), John Blake (violon), Charles Farmbrough (basse), George Johnson (batterie) et Guilherme Franco (percussions)
  • 23h30 : Nuit du jazz avec Boulou et Elios Ferré et Pic Saint-Loup orchestra (Gérard Pansanel, guitare, Joël Allouche batterie, Michel Benita basse et Olivier Chabrol piano)
  • 5 avril 1980, 20h30
  • Boulou et Elios Ferré
  • Max Roach (batterie) avec Cecil Bridgewater (trompette), Calvin Hill (basse), Odeon Pope (sax)
  • Steve Grossman (sax), Jean-François Jenny-Clark (basse), Billy Hart (batterie) (Al Foster annoncé et remplacé) et Mitsumi Kikuchi (piano)
  • 6 avril 1980 :
  • Jacques Thollot (batterie) avec Carole Rowley (chant), Emmanuel Bex (piano), Jean-Jacques Ruhlman (sax, flûte), Gérard Prévost (basse)
  • Art Ensemble of Chicago : Lester Bowie (trompette, chant, percussion, flugelhorn), Roscoe Mitchell (flûte, clarinette basse, sopranino, alto, ténor, percussions), Malachi Favors (basse, chant, percussions), Don Moye (batterie, chant, percussions)
  • Willem Breuker Kollektief
  • 7 avril 1980
  • 11h : Messe de Pâques avec le trio d’Eddy Louiss
  • Jazz avenir : auditions permanentes d’orchestres amateurs et semi-professionnels (patronnées par TF1 et Free Bird)

Tous les jours :

  • Diffusion du film « New York, New York » de Martin Scorsese avec Robert De Niro et Liza Minelli
  • Exposition de photographies « Le sourire du jazz » (André Francis, Liliane Bayle, Lotte Mortensen, Alex Duthil)
  • Animation permanente (orchestres de jazz dans la station du Cap d’Agde)
  • Bourse d’échange
  • Concours de vitrines
  • Les concerts sont retransmis par France Inter

Parmi les personnalités présentes : Danielle Kustner programmatrice du festival, André Francis, Philippe Conrath (Libération), Jean Wagner (Télérama), Laurent Goddet (Jazz Hot), Gérard Terronès

Programme 1981

  • 17 avril 1981 - 20h30
  • Jim Hall (guitare), Don Thompson (piano, basse), Terry Clarke (batterie)
  • Larry Coryell (guitare), Philip Catherine (guitare), John Lee (basse), Alphonse Mouzon (batterie)
  • 18 avril 1981
  • 15h30
    • Siegfried Kessler (piano)
    • Horace Parlan (piano)
  • 20h30
    • Booker T Laury (piano)
    • Sugar Blue (harmonica), Melvin Crist (batterie)
    • Harry M’ura (guitare), Cécile Savage (basse), Lavelle (piano, chant), Martial Kool (basse), Negrito (percussions), Laurent Roubach (guitare), Sangomar (batterie)
  • 19 avril 1981
  • 15h30
    • Family of percussion : Peter Giger, Trilok Gurtu, Doug Hammond, Tom Nicholas.
    • Dave Holland (basse) (solo)
  • 20h30
    • Katia Labèque (piano, claviers) François Jeanneau (sax)
    • George Adams (sax), Don Pullen (piano), Cameron Brown (basse), Dannie Richmond (batterie)
  • 20 avril 1981
  • 11h30 messe de Pâques avec Katia et Marielle Labèque (pianos) « Tribute to George Gershwin »
  • 15h30 Stephen McCraven (batterie), Sulaiman Hakim (sax), Richard Raux (sax), Michel Graillier (piano), Jack Gregg (basse)

Programme 1982

  • 9 avril 1982
  • 21h Didier Lockwood quartet
  • 10 avril 1982
  • 15h Maxime Saury big band
  • 16h30 Doudou Gouirand quartet
  • 18h Hervé Bourde avec Michel Bénita
  • 20h30 Mickey Baker
  • 22h30 Toots Thielmans trio
  • 11 avril 1982
  • 15h Stella Levitt et le quartet d’Al Levitt
  • 17h30 Nazaré Pereira
  • 20h30 Art Blakey’s Jazz Messengers
  • 12 avril 1982
  • 16h Barre Philips (basse), Blaise Catala (violon)
  • 18h Gary Peacock (basse) Ralph Towner (guitare) Jerri Granelli (batterie)

par Michel Arcens // Publié le 4 janvier 2011

[1Aujourd’hui, c’est le pianiste Stéphane Kochoyan qui poursuit son œuvre.

[2Une belle photo reprises voici quelques mois dans Jazz Magazine montre d’ailleurs les trois guitaristes dans les arènes.

[3Aujourd’hui, on dirait peut-être, comparativement, qu’elle fut au contraire bénie des dieux…