Jazzfest Berlin à l’abri du feu
Si le monde brûle, où se cacher ? A Berlin, au festival de jazz !
Vijay Iyer et Wadada Leo Smith © Camille Blake
Pour cette 62e édition du festival berlinois et la huitième imaginée par sa directrice artistique Nadin Deventer, les propositions ont été étalées dans le temps, avec deux jours de « pré » festival. Et encore une fois, de belles surprises musicales ont été rendues possibles grâce aux moyens et à la confiance accordée aux artistes par le festival et sa directrice.
La Community Week se déroule du lundi au dimanche et inscrit le festival dans la ville, et inversement. Ateliers pour enfants, pour adolescents, partenariat avec le quartier Moabit, le Jazz Institut Berlin, le musée Gropius Bau, le Theater X, ce sont plusieurs intervenant·es artistiques (musique, théâtre, cinéma, etc.) qui vont travailler avec des dizaines d’habitant·es et rendre compte par un spectacle global le vendredi soir. Le partenariat et les actions culturelles avec les associations et les habitant·es du quartier populaire de Moabit est un rendez-vous incontournable du festival.
Les membres de l’Europe Jazz Network – dont fait partie Jazzfest Berlin – travaillent depuis longtemps à mieux organiser leurs programmations pour réduire les coûts de tournée et l’empreinte carbone des déplacements. Cela se lit dans les programmes de festivals avec des groupes qui se suivent d’un festival à l’autre.

- Beyond Dragons © Camille Blake
Pour autant, il y a eu quelques propositions inédites et des prises de risques surprenantes. Et le discours général des artistes, très bien résumé par l’accroche de cette édition : « Where Will You Run When the World’s on Fire ? », attribué à Marc Ribot, est du même tonneau. Lors des tables rondes ou des concerts eux-mêmes, la question politique est de plus en plus saillante. Que répondre à cette société dans laquelle – n’en déplaise aux sectaires complotistes – prospèrent le fascisme, le racisme et le masculinisme, éclatent les guerres sanglantes et injustes ? Que proposer comme musique alors que la planète fond et bout en même temps ? Personne n’est plus à l’abri.
Avec un programme très chargé qui comprend Vijay Iyer et Wadada Leo Smith, Niescier – Reid – Salem, Felix Henkelhausen, Marta Sánchez Trio, Tim Berne, Signe Emmeluth, David Murray, Makaya McCraven, Lina Allemano, The Young Mothers, Amirtha Kidambi, hilde, Patricia Brennan, Mary Halvorson, London Jazz Composers Orchestra, MOPCUT, Marc Ribot, Sakina Abdou, The Handover, Amalie Dahl, Pat Thomas, Fire ! Orchestra, Sanchez-Guy-López et James Brandon Lewis, il faut faire des choix en fonction de lieux et des horaires.
Saxophoniste alto, Angelika Niescier a écrit des morceaux très politiques pour ce trio Beyond Dragons. Ici, Savannah Harris est remplacée par l’excellente Eliza Salem, Tomeka Reid impériale est toujours au violoncelle. Les musiciennes sont en tournée, dorment peu, voyagent beaucoup et cette fatigue fait un bon catalyseur sur scène. Lyrique, énergique, la saxophoniste embarque tout le monde dans son attelage. Voilà une belle ouverture pour un festival.

- Banshee © Camille Blake
Saxophoniste alto, Signe Emmeluth est venue présenter son projet collectif et féministe pour la première fois en Allemagne. La musicienne est la compositrice de l’ensemble et prouve une fois encore sa grande musicalité et son inventivité géniale. Le programme de Banshee est composé d’épisodes qui s’enchaînent, passant de la douceur susurrée au chaos bruitiste, aux cris de banshees [1] mais toujours ensemble. Pas d’échappée solitaire dans cette musique dont l’édifice tient par la cohésion. D’emblée, la musique surprend le public qui reste bouche bée et qui n’ose briser le premier silence, à la première rupture narrative. Ce silence restera tout le long de concert, malgré les prises claires de solo, malgré les moments d’énergie débordante. Un silence presque sacré, comme si ce qui se passait sur la scène sortait vraiment de l’ordinaire. Après tout, les Banshees sont-elles de ce monde ? Le concert se termine sous les applaudissements salvateurs, la tension était palpable et le souvenir impérissable.
Saxophoniste alto, Amalie Dahl est apparue de façon fracassante sur la scène européenne il y a peu. Avec son groupe Dafnie, elle a déjà enregistré et tourné, y compris en France, chose assez rare pour être soulignée ! Ici à Berlin, elle a la possibilité de présenter une version doublée du groupe avec deux batteries, deux basses, deux claviers et six instruments à vent. Avec une telle machine, inutile de faire dans le délicat. C’est un orchestre tout-puissant qu’elle dirige par gestes, qui joue une musique cadrée et souvent en tutti à l’unisson. Il y a des sous-ensembles dans l’orchestre qui alternent, en duo, en trio, comme un échange contrebasse (Ingebrigt Håker Flaten) et accordéon (Ida Løvli Hidle) de toute beauté. C’est long, lourd, épais, roboratif et tout le monde se fait plaisir. Le solo de batterie de Veslemøy Narvesen est absolument parfait.

- Sakina Abdou © Camille Blake
Saxophoniste alto, mais aussi ténor, Sakina Abdou est venue jouer son solo dans l’église octogonale en béton et vitraux de l’église du Souvenir. Reine en majesté, sous l’immense Christ doré suspendu, au point de convergence des milliers d’alvéoles de vitrail, elle entame un monologue au ténor, devant une salle comble. La chaleur est moite, les notes se propagent par réverbération, on entend le moindre souffle. Elle joue avec une très large dynamique, quelques volutes douces tournent autour d’un axe incertain, flottant. Puissance et souffle continu, il y a la volonté de tenir la note, de ne rien lâcher. Le son du ténor, le sien, se marie parfaitement avec le lieu.

- Patricia Brennan et Mary Halvorson © Camille Blake
Parmi les autres propositions notables, on peut retenir l’orchestre de la guitariste Mary Halvorson. Avec ses petits glissandi à la Les Paul sur la guitare, elle entraîne son groupe dans le dialogue et le contrepoint. C’est l’occasion d’entendre de beaux soli (Adam O’Farrill à la trompette) et d’apprécier la belle écriture très imagée et chaleureuse. D’ailleurs, la vibraphoniste Patricia Brennan et Adam O’Farrill jouent de nouveau avec le projet de la musicienne Breaking Stretch. La musique est aussi très écrite, en boucles répétitives, pleine de syncopes et de rebondissements. Les éclats résonnants de son vibraphone sont magiques, Patricia Brennan est aussi rayonnante dans son répertoire qu’avec celui de Mary Halvorson ou en duo avec Sylvie Courvoisier.
Le duo Vijay Iyer et Wadada Leo Smith était attendu avec plus ou moins d’excitation, la surprise n’en fut que plus grande. Ultra planant, sous des lumières rouges et bleues qui évoquent un vaisseau extraterrestre, la musique est économe. Les notes semblent posées en suspension dans l’air, comme pour un tableau pointilliste. Le dialogue est épuré sans être lisse ni froid. C’est un moment rare et un triomphe sur scène.
Mention spéciale au projet de Felix Henkelhausen « Deranged Particles », un groupe étonnant pour une musique originale. Avec des pointures comme Evi Filippou au vibraphone et marimba, Philipp Gropper au sax ténor ou Elias Stemeseder aux claviers, le contrebassiste tient là un septette de haut niveau.

- Fire ! Orchestra © Camille Blake
Enfin, le Fire ! Orchestra, sans cesse renouvelé et pourtant identique à lui-même, vient clore le festival dans la Festspiele. Avec douze femmes dans l’orchestre, Mats Gustafsson fait mentir toutes les statistiques sur le sujet : tant mieux. La saxophoniste alto Anna Högberg signe une magnifique introduction. La section rythmique est au centre avec ses deux batteries, dont Mariá Portugal qui chantera un duo dadaïste avec Julien Desprez, toujours guitariste cependant. Ce nouveau programme « Words » donne une place à la voix, également présente via les platines de l’incroyable Mariam Rezaei. La musique du Fire ! garde toujours cette pulsation balancée qui sert de pendule de Foucault à l’orchestre. Le reste, c’est pure folie.
Avec le rappel du Fire ! Orchestra et le trajet à pied, l’heure est tardive et le quartet de James Brandon Lewis doit avoir terminé son concert au Quasimodo. Mais, grâce à un retard bienvenu, le concert vient de commencer quand j’arrive. Après l’avoir raté à Salzbourg, puis à Cormons les deux dernières semaines, il est enfin temps d’écouter ce groupe.

- James Brandon Lewis Quartet © Fabian Schelhorn
Et c’est à un moment incroyable, dans la chaleur du petit club berlinois plein à craquer, que ce quartet (James Brandon Lewis – saxophone ; Aruán Ortiz – piano ; Brad Jones – contrebasse ; Chad Taylor – batterie) permet d’assister. La musique de Lewis est ancrée, vissée, dans la tradition d’un jazz post-bop. On y entend toute l’histoire du jazz américain depuis 1959 pour faire simple. Mais c’est joué avec une modernité indéniable et un petit quelque chose qui transforme ce qui pourrait – devrait – n’être qu’une énième resucée de musique patrimoniale en musique actuelle, voire avant-gardiste. Probablement une étincelle de génie.
C’est au Quasimodo que le festival prend feu/fin avec la soirée de mix par Matti Nives, le boss finlandais de We Jazz.
Jazzfest Berlin tient toujours ses promesses, c’est une chose bien agréable à savoir.

