Chronique

Jean-Luc Thomas Quartet

Sillons

Jean-Luc Thomas (fl), Hugo Pottin (d), Simon Le Doaré (b), Timothée Le Net (acc)

Label / Distribution : Hirustica

Le flûtiste Jean-Luc Thomas s’est illustré dans les musiques bretonnes des festoù noz, mais il a aussi beaucoup voyagé entre musiques contemporaine, jazz et traditionnelles d’Inde, du Niger, du Mali et du Brésil, qu’il a introduites dans son répertoire au gré de collaborations et de tournées internationales. Par exemple, auprès d’autres maîtres flûtistes comme Ravichandra Kulur, représentant des musiques carnatiques du sud de l’Inde, ou du flûtiste nigérien Yacouba Moumouni, à qui des titres de ce Sillons sont dédiés.

Ce 11ᵉ album du flûtiste français a beaucoup de forces. D’abord, il a souhaité s’entourer, pour ces huit compositions inédites, d’une nouvelle génération de musiciens menée par le duo rythmique brestois Hugo Pottin à la batterie, impressionnant d’adaptation aux différents styles : il mène littéralement la danse en concert, et Simon Le Doaré à la contrebasse, tout en maturité et modestie. Ensuite, parce qu’il emprunte avec fluidité des passerelles géographiques a priori éloignées en gardant une intégrité, une expression puissante qui ne donne jamais dans la démonstration vaine. Thomas sait réduire l’émotion au langage le plus essentiel. Et c’est précisément cela qui bouleverse.

Les soli dégagent un calme qu’égale une grande capacité à ouvrir la voie. De grands écarts stylistiques sont présents au sein d’un même titre. Ils atteignent leur apogée sur « Portbandar », dans lequel la flûte bansuri passe la main à la viole de gambe de Marie-Suzanne de Loye de et la gadoulka de Line Willerval.

« Maracatu PR » poursuit en douceur le voyage vers le Brésil, São Paulo ou encore le carnaval de Recife, que le Français a connus au cours de tournées et résidences. Là encore, on évite le cliché : c’est la mélancolie de l’accordéon diatonique de Timothée Le Net qui fait le lien entre la petite et la grande histoire, amenant la transe douce pour secouer le chagrin des populations victimes du commerce triangulaire qui amenait les esclaves africains jusqu’en Amérique du sud.

Le dernier morceau est un hommage à Jacques Pellen, grand guitariste breton au regard bleu et à la technique douce, mais forte comme la vague, disparu en 2020. Le solo de flûte, porté par la contrebasse de Le Doaré, hisse haut le souffle spirituel, prière pudique, avec une joie lumineuse qui dit tout de l’admiration sobre, mais puissante que lui portait Thomas. Une superbe conclusion à ce Sillons qui marque avec une immense élégance 25 ans d’une carrière dédiée au dialogue des cultures.

par Anne Yven // Publié le 14 juin 2026
P.-S. :

Invitées : Catherine Delaunay (cl), Marie-Suzanne de Loye (viole de gambe), Line Willerval (gadulka).