Portrait

Jacques Pellen, bleu extraterrestre

Le guitariste brestois Jacques Pellen nous laisse kind of blue. Ils nous a quittés trop vite à 63 ans, le 21 avril 2020 des suites du Covid-19.


Jacques Pellen déssiné par Yann Bagot Avril 2020

On le voyait à la couleur de ses yeux, Jacques Pellen était un équilibriste. Du genre qui avance conscient des écueils a éviter, des évidences dans lesquelles il serait bête de tomber. De ceux qui marchent à leur rythme sur un fil tendu entre les mondes. Le guitariste et compositeur brestois est mort le 21 avril.

Les mondes que Jacques Pellen a reliés avec ses cordes sont ceux du jazz d’abord, de la musique bretonne ensuite mais aussi du rock et, on le sait moins, de la musique contemporaine. Éduqué dans la musique classique, puis admirateur de Messiaen, adepte des dissonances qui permettent une écoute intranquille donc active, et de la guitare jazz dont il s’éprend grâce au jeu de Joe Pass, Pellen relie plusieurs points cardinaux lorsqu’il crée son quartet à la fin des années 1980, avec le batteur Peter Gritz, le trompettiste Kenny Wheeler et Riccardo Del Fra.

Cette collaboration du guitariste avec celui qui fut le bassiste de Chet Baker a un impact extrêmement important pour les deux musiciens. Del Fra va plonger dans la musique bretonne traditionnelle et Pellen l’intégrera en tant que pilier de son fameux Celtic Procession, orchestre qui naît au début des années 1990, pour lequel il est un compositeur pointilleux. Il écrit spécifiquement pour que chaque musicien, à l’intérieur de ce big band du monde et de Bretagne, donne le meilleur de lui-même en envisageant un son d’ensemble à la hauteur de l’ambition. Pellen ne réussit pas une fusion mais la création d’un genre nouveau. Il regarde vers l’avenir et entraînera la naissance de nombreux groupes dans son sillage.

Jacques Pellen par Yann Bagot (avril 2020)

Il fut le compagnon de Kristen Noguès, harpiste qui a furieusement modernisé la musique bretonne lors de la vague celtique des années 1970. Militante, s’exprimant en langue bretonne, Jacques gardera à cœur, après le décès de Kristen en 2007, de faire connaître son œuvre et son répertoire.

Une approche tricéphale

Cependant la note bleue est son refuge le plus intime. Lorsqu’il évoque le talent de compositeur de son ami, Riccardo Del Fra parle d’une « approche tricéphale » [1] de la musique, de par ses racines d’abord, son amour du jazz ensuite et enfin une approche plus contemporaine, dans sa recherche moderniste d’espaces sonores aériens. Henri Texier ou encore Paolo Fresu (album Condaghes) ont été, pour ces raisons, des compagnons de route.

Intégré dans Celtic Procession, le saxophoniste Eric Barret devient un allié de trente ans. Leur complémentarité atteint son apogée dans l’album Quiet Place (2013). En 2011, c’est le projet Offshore (toujours non loin de la mer) qui voit le jour avec le bassiste Etienne Callac et le batteur algérois Karim Ziad. Pellen signe cette fois un « Splendide crossover entre musique celtique et rythmiques du Maghreb, fusion inspirée de tradition et de jazz-rock » pour le journaliste Jean-Luc Germain.

De l’aventure Celtic Procession est née la camaraderie avec un autre guitariste fou, Jean-Charles Guichen, avec qui il forme le trio PSG (pour Pellen, Sibéril, Guichen), tiercé gagnant du renouveau de la guitare celtique.

« Il voulait me rencontrer pour comprendre ma main droite, disait-il. Il est venu chez moi, et on ne s’est plus quittés ensuite (...) Il venait souvent jouer au pied levé avec moi. La dernière personne que j’ai vue lors d’un concert (avant le confinement précise-t-il) c’est Jacques. On a échangé, il était assis sur le côté de la scène à me regarder. Il m’a dit ces dernières paroles « Tu es le seul à jouer comme ça ! » » raconte aujourd’hui, un Jean-Charles Guichen très ému. « Jacques était (...) un extra-terrestre braz ».

Cette curiosité et admiration pour ses pairs, ce positionnement « en retrait », font souvent dire de ce Brestois épris de sa terre et de son histoire qu’il était un taiseux. Cela tient, tout bien considéré, de l’ineptie. Dans son tout dernier album, A-hed an aber (comprendre « sur les rives de l’aber » l’Aber-Ildut, son repaire), sorti en 2018, il développe en mélodies ce qu’il voulait transmettre et parle un langage fluide, articulé de pleins et de déliés, audible par tous. Ses maîtres, ses sources d’inspiration de Gershwin à Texier, sans jamais oublier Kristen Noguès, jusqu’à l’Irlande de Dave Goulder, tout y coule, trouvant sa place dans un courant de vie.

« un extra-terrestre Braz »

Il laisse une discographie de plus d’une douzaine d’albums qui n’ont pas fini d’être redécouverts. Amoureux des grands espaces, c’est hélas seul qu’il est parti à cause d’une vague imprévue, un virus qui aura décidément fait beaucoup de mal à la famille des musiciens jazz. Dernière preuve de cette filiation, un autre éminent guitariste breton, Dan ar Braz, lui a dédié publiquement le « Flamenco Sketches » de Miles le jour de sa mort. Kind of Blue. Toujours.

Kenavo Jacques.

par Anne Yven // Publié le 26 avril 2020
P.-S. :

Un grand merci à Jean-Charles Guichen pour son témoignage.

[1Extrait du documentaire « Jacques Pellen : le grand avec une guitare » réalisé par Marie Hélia (1998).