Scènes

Jean-Luc Thomas trace son sillon à Saint-Brieuc

Concert de sortie de l’album du quartet de Jean-Luc Thomas.


Jean-Luc Thomas Quartet © Alain Le Bourdonnec 2026

La compagnie Hirundo Rustica et le Label Hirustica, basés à Plouaret dans les Côtes d’Armor, célébraient la sortie de Sillons, onzième album du flûtiste Jean-Luc Thomas qui a, pour l’occasion, constitué un nouveau quartet et invité la clarinettiste Catherine Delaunay. Une chaude soirée printanière marquée par la convivialité.

Il y a dans la musique du flûtiste et compositeur Jean-Luc Thomas un ancrage et un sens de l’accueil de l’altérité qui ne pouvait que laisser présager un moment de qualité. Son onzième et nouvel album, Sillons, a été pensé comme une rétrospective, un coup d’œil dans le rétroviseur sur un chemin long de vingt-cinq ans, nourri de sons et de notes sortis de carnets de voyages griffonnés avec passion. Forcément ouverte aux apprentissages, aux rencontres faites sur la route, aux longues observations, cette musique « neuve » porte pourtant les marques du temps. Le temps qu’elle aime prendre pour emplir de chaleur humaine les espaces et les corps.

Jean-Luc Thomas Quartet © Manu Apprioual

Justement, c’est par une chaude journée de mai que l’on retrouve, dans l’intimité feutrée d’un petit théâtre du quartier Robien de Saint-Brieuc, Jean-Luc Thomas (flûtes, compositions), Timothée Le Net (accordéon diatonique et arrangements), Simon Le Doaré (contrebasse, arrangements) et Hugo Pottin (batterie et arrangements). Les membres de ce nouveau quartet, accompagnés d’une invitée qu’on n’est pas surpris de trouver ici, la globe-trotteuse et clarinettiste Catherine Delaunay.

Dès les premières secondes, l’atmosphère est conviviale. L’entrée des artistes est celle des spectateurs, qui prennent place promptement avant de fermer le rideau de velours sur la canicule naissance qu’on décide de laisser à l’extérieur. Comme pour se couper d’une réalité brûlante, brutale aussi, et se créer un cocon de fraîcheur bretonne avant le bouleversement climatique annoncé. C’est d’ailleurs sur un Kas a-barh, air traditionnel de danse du pays vannetais (sud de la Bretagne), que le concert commence.

Il met en lumière une dualité fondatrice qui tient et sous-tend le concert entre le son tutélaire de Thomas et son batteur, le Brestois Hugo Pottin, dont le jeu pluriel et polychrome est proprement sidérant. Leurs dynamiques se superposent et se croisent sans aucun heurt, passant d’un pays à l’autre, d’une tradition à l’autre, tout en inscrivant cette musique dans le présent. Car il s’agit bien de création. Tous les titres joués ce soir sont inédits.

Le propos du flûtiste, qui au cours de sa carrière a travaillé, échangé avec des musiciens du Niger, du Brésil et de l’Inde, est bien de nous proposer des souvenirs. Pourtant il ne tombe pas dans le passéisme ; aucune nostalgie ne se ressent dans son propos musical ni, et c’est encore plus honorable, aucun cliché dans ce patchwork. La musique possède sa propre identité, solide, sa propre voix qui irrigue chaque morceau et crée un continuum. Les titres à la flûte indienne sont inspirés de la ville de Bangalore et relevés par une contrebasse très (Alice)coltranienne qui nous ravit.

Hugo Pottin © Alain Le Bourdonnec

Si, sur le papier, il ne paraît pas évident d’embarquer tout de go vers le Brésil avec ce quartet aux origines bretonnes, l’atterrissage se fait de la plus douce des façons par les musiques populaires du Nordeste. Pour le titre « Maracatu », ce sont les harmonies mélancoliques de l’accordéon de Timothée Le Net qui nous font traverser l’Atlantique jusqu’aux côtes brésiliennes. Il nous conte l’histoire de cette terre riche de tragédies, dont celle du commerce des esclaves, et l’on y plonge les yeux fermés en pensant aux mémoires sacrifiées.

Impossible après cela, pour Jean-Luc Thomas, de ne pas rendre hommage aux terres africaines. C’est avec « Takamba Yacouba » qu’il conclut son concert. D’abord, les rythmes lents venus du Sahel nous bercent, puis une accélération vers la danse et la transe, encore menée d’une main solide par le batteur, et le solo de Simon Le Doaré à la contrebasse donnent corps à un rythme peul qui dynamise l’hommage au flûtiste nigérien Yacouba Moumouni. Les solos successifs – des incantations d’abord très écrites pour la flûte traversière de Thomas, puis celles de Delaunay à la clarinette qui, elle, se lance en improvisation mais de manière moins explosive que sur le disque – sont spirituels et joyeux. Ils illustrent une fraternité que l’on souhaiterait toujours aussi pure. C’est ce sentiment qui nous gonfle de joie à la sortie du théâtre. Cette chance d’avoir été traversé.es par des musiques aux héritages complexes, mais livrées dans leur plus simple appareil et qui trouvent naturellement le plus court chemin vers le cœur.