Scènes

Joëlle Léandre à Musica – Le sacre du contemporain

Ovation pour Joëlle Léandre et son tentet.


Photo © G. Ponthieu

Ovation pour Joëlle Léandre et son tentet pour la re-création en France de Can You Hear Me ? dans le cadre de Musica, festival de musique contemporaine à Strasbourg.

En France, on la connaît plus qu’on ne l’entend… Joëlle Léandre, en effet, s’est surtout donnée à l’étranger, notamment aux États-Unis. C’est toute l’histoire de sa vie qui se reflète dans cette réalité, son trajet, sa route depuis ses épousailles avec la contrebasse, doublée d’une union libre, totale, avec la musique. Confirmation supplémentaire ce 30 septembre 2014 à Strasbourg, où elle a été ovationnée pour Can You Hear Me ?

Comme son auteur, l’œuvre est quasi inclassable, se situant précisément à cette croisée quasi « oxymorique », mariage de la composition et de l’improvisation sur un plateau d’auditorium. Lautréamont et Duchamp survolent la scène, flanqués de John Cage et de bien d’autres, tous ceux qui ont balisé l’itinéraire foisonnant et déterminé de la musicienne ; comment ne pas citer aussi le compositeur italien Giacinto Scelsi et le Britannique Derek Bailey, deux maîtres de l’improvisation – toute une parentèle que le hasard va féconder, çà et là, depuis les conservatoires d’Aix-en-Provence (elle y est née en 1951) et de Paris en passant par le Centre américain, où se coalisait dans l’immédiat après-68 une autre relève artistique, dont un autre jazz, le free, que faisaient free-sonner depuis les États-Unis les Mingus, Chambers, Garrison, LaFaro – pour rester dans le grave –, rejoints là-bas, boulevard Raspail à Paris, par Alan Silva, Reggie Workman, William Parker, Beb Guérin, Jean-François Jenny-Clark… On n’en finirait pas de détailler ce cortège fondateur, mené par d’autres fiers cavaliers, ô combien : Cecil Taylor, Antony Braxton, Barre Phillips… tous compagnons de route de celle qui deviendra, comme dit Francis Marmande à sa manière, « la contrebassiste énergumène ». Un avis exprimé en d’autres langues, depuis les États-Unis (où elle est partie, jeune, vivre et apprendre sa musique) jusqu’au Japon, en ces genres musicaux qu’elle va en quelque sorte absorber, comme pour les transcender en une universalité musicale qu’elle ne cessera de prouver en marchant : danse, théâtre, jazz, improvisation, composition, orchestration. Ainsi lui restait-il trop peu de temps pour enjouer nos scènes hexagonales vers le public desquelles convergeaient cependant d’innombrables disques – quelque cent soixante-dix à ce jour !


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Le « tentet » de Joëlle Léandre, Musica 2014, Strasbourg © gp

D’où peut-être aussi ce cri d’aujourd’hui, en forme d’appel : Can You Hear Me ? – en anglais, notez bien… Car en français M’entendez-vous ? joue sur le double sens de l’entendement, de l’écoute à la compréhension. Comme si « nous autres » ici n’avions pas su l’aimer assez, la comprendre – la mériter ?

Mais la voilà à Strasbourg. Musica (Festival international des musiques d’aujourd’hui) est, en France, le festival de musique classique contemporaine. Il a été créé en 1982 par Maurice Fleuret, qui a choisi la capitale alsacienne pour plusieurs raisons, liées notamment au rapprochement franco-allemand ainsi qu’à l’existence d’équipements et de lieux prestigieux comme l’Opéra du Rhin et le Théâtre national. En tout cas, la proximité avec l’Allemagne y demeure vivante, alors même que la ville est devenue si européenne, ainsi que le confirme le directeur actuel de Musica, Jean-Dominique Marco : « Nous sommes en quelque sorte la Riviera de l’Allemagne… » Ce n’est toutefois pas pour distraire les touristes d’outre-Rhin qu’il a programmé cette création a priori sulfureuse aux oreilles des festivaliers. Il y fallut sans doute l’amicale autant que suggestive pression de Philippe Ochem, directeur de Jazzdor, l’autre festival alsacien de renom. Par l’intrusion d’une musicienne de jazz (non exclusivement), et pas des plus orthodoxes… ce concert est donc une première dans ce festival de musique dite contemporaine.


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Joëlle Léandre, Musica 2014, Strasbourg © gp

Nous sommes plus précisément à l’Auditorium de France 3 Alsace, également réputé – on y jouait Boulez, Xenakis et Landowski dès les années 70. Non loin de là, en 66, les « situs » avaient convoqué le grand Printemps à venir d’un premier jet de pavé (« De la misère en milieu étudiant »). Aujourd’hui, 30 septembre 2014, pharmaciens, huissiers, notaires protestent place Kléber, donnent de la voix et de la trompe, font un ramdam de sans-culottes, eux d’ordinaire si molletonnés. Aujourd’hui, 30 septembre 2014, Joëlle Léandre, lance son cri jusque-là inécouté : M’entendez-vous ? Une question lancinante, lourde de quarante années de combat pour un art libre – en tout cas un art de libération, désentravé des conventions, obligations, hiérarchies. Une lutte de cordes et d’archet, sans fin, jusqu’à la fin.

L’œuvre avait été commandée en 2009 par le festival de jazz d’Ulrischberg en Autriche. Conçue comme un work in progress, elle était appelée à évoluer. L’appel de Strasbourg avait ainsi valeur de re-création : cinq années ont passé, de jeunes musiciens ont surgi, filleuls aimantés conviés par la marraine aimante – une huitaine de trentenaires augmentés d’un sexagénaire trompettiste, Jean-Luc Cappozzo, le complice dans la durée et le champ de l’improvisation, deux « vieilles » connaissances.

« C’est la première fois que j’écris pour un grand ensemble », se réjouit Joëlle Léandre. Il lui aura fallu « labourer » ferme, « sortir chaque jour le tracteur sonore » comme elle aime à dire en terrienne résolue, paysanne des sons – les paysages sonores… La musicienne a rassemblé un attelage d’allure classique et acoustique : cordes, cuivres, vents, percussions, avec une pointe de guitare électrique. La contrebasse est là et bien là, et non plus au fond, près du radiateur ; c’est la revanche glorieuse du « gros cul à petite tête » devenu l’instrument complet, repris aux mâles et à leur domination séculaire – mais elles restent si minoritaires dans le monde, les femmes contrebassistes aussi connues : comptez-les, deux mains suffisent…


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Le « tentet » de Joëlle Léandre, Musica 2014, Strasbourg © gp

Le décor est magnifique dans sa nudité blanche, sa lumière chaude, parfaite, propice à faire jouer les correspondances sensorielles. Les musiciens paraissent flotter dans l’espace, une Odyssée semble possible. Elle va durer une cinquantaine de minutes, un éclair, une éternité. Joëlle Léandre : « La composition se découpe en plusieurs séries autour de la note “ré”. Différents groupes – duo, quartet, octet et enfin tentet – sont “tuilés” et “compressés” dans un seul mouvement, diverses matières […] » Ils auront travaillé la belle ouvrage durant des jours et des heures pour embarquer tout un monde dans ce vaisseau sonore.

Les mots peinent à traduire la musique ; ils peuvent décrire un chemin, non le paysage, non plus les émotions éprouvées ; les analogies frisent la platitude. Mais la musique des mots peut trouver son bonheur, entre les sons et les silences, parcourus de notes, susurrés comme ils le sont, vers la fin du voyage, en un chapelet égrené : guerre – grave – gueule – grande – gaieté – grâce… Les sons tendent vers le silence et la lumière vers le noir.

De retour sur terre, c’est l’évidence : nous avons changé.

par Gérard Ponthieu // Publié le 13 octobre 2014
P.-S. :

Avec Joëlle Léandre, direction artistique, compositions, contrebasse / Jean-Brice Godet, clarinettes / Jean-Luc Cappozzo, trompette / Christiane Bopp, trombone / Alexandra Grimal, saxophones alto et ténor / Théo Ceccaldi, violon / Séverine Morfin, alto / Valentin Ceccaldi, violoncelle / Guillaume Aknine, guitare électrique / Florian Satche, percussions.

Une coproduction Jazzdor / Musica / L’Arsenal à Metz / avec le soutien de la DRAC Centre et du Petit Faucheux à Tours.

Interview à suivre…