Chronique

John Taylor, Kenny Wheeler, Riccardo Del Fra

Overnight

John Taylor (p), Kenny Wheeler (tp, fl), Riccardo Del Fra (b).

Label / Distribution : Sketch Records

Fidèle à ces histoires de rencontres qui lient à jamais les musiciens, John Taylor a peu enregistré sous son nom mais a suivi par contre les différentes formations de Kenny Wheeler depuis trente ans. Quant à Riccardo Del Fra, contrebassiste du groupe de Thierry Péala dont Kenny Wheeler est le pivot, il a déjà joué dans un autre groupe du trompettiste avec Evan Parker, Paul Motian, et… John Taylor.


Cela nous donne sans ambiguïté un album de jazz, et confirme la prédilection de Philippe Ghielmetti, le producteur du label Sketch, pour la contrebasse et le piano, auquel s’ajointe ici la trompette lumineusement fragile de Kenny Wheeler.
Une formule triangulaire qui continue à faire ses preuves et qui atteint, dans le présent enregistrement Overnight un équilibre parfait. Onze pièces réparties entre Kenny Wheeler et John Taylor, Riccardo del Fra ne composant que deux titres mais s’insérant parfaitement « entre les lignes », dans l’écriture de ses complices.
Son incroyable entre trompette et bugle, lointain, léger et profond à la fois, comme un soleil noir, qui plonge dans une rêverie pleine de vivacité mais aussi d’apaisement.
Qualité des lignes chantantes de la basse et de l’attaque franche du pianiste, qui constituent une rythmique autonome sans la puissance de feu d’une batterie. Le piano installe momentanément l’équilibre, la contrebasse réplique mimétiquement, alors que la trompette se détache, s’arrache, pourrait-on dire, douloureusement.
On est frappé par la cohérence de ce superbe trio, qui déroule les thèmes dans un climat unitaire, selon les interventions de chaque soliste, renouvelées et prolongées à l’infini.
Des ballades souvent mélancoliques, sans aucune mièvrerie, des mélodies lyriques et tendres, sans emportement mais qui vrillent comme le son du trompettiste dans l’aigu. Des inflexions qui se brisent alors, des volutes sonores qui se déchireraient sans le renfort et l’interaction de la basse et du piano. Il y a là une intelligence de jeu et d’écoute rares.
Résonances vives, balancement poétique dans The Strange One, ou Soldering on, douce intensité dans un climat nocturne, lancinant, obsédant.


Captif de cette chaîne tressée par les trois comparses, on reste à l’écoute de cette musique étrangement familière qui raconte des histoires, comme pour arrêter la fin, jusqu’au seuil du matin. D’où le titre de l’album « Overnight » que souligne sur une partie de la pochette la couleur bleue d’une nuit transfigurée.