Entretien

Julien Touéry

La musique au pluriel

Photo : Fabrice Journo

Que ce soit au sein du quartet d’Émile Parisien, avec le Lobe, dans le Togetherness Ensemble ou l’un de ses nombreux autres projets, Julien Touéry trouve son bonheur dans le collectif. Rencontre avec un pianiste prolifique, qui conjugue sa musique au pluriel.

- Pouvez vous nous présenter votre parcours ?

J’ai grandi dans un environnement où l’on écoutait beaucoup de musique « classique » et j’ai commencé à apprendre le piano assez jeune. Puis j’ai intégré la première promotion AIMJ (Ateliers d’Initiation à la Musique de Jazz ) du collège de Marciac en 1993. C’est là que j’ai découvert le jazz, une réelle révélation. La liberté qu’offrait cette musique a été comme un déclic pour moi. J’y ai aussi rencontré Émile Parisien, avec lequel j’ai noué une forte complicité humaine et musicale. Nous avons créé notre première formation vers l’âge de 15 ans au sein même du collège et avons enchaîné différents projets jusqu’à la création du Quartet en 2004. C’est à Toulouse que j’ai commencé ma vie de musicien professionnel et que je me suis notamment intéressé à la musique improvisée. J’y ai rencontré le batteur Fabien Duscombs avec qui j’ai multiplié les projets, et créé par la suite un trio avec le clarinettiste Sylvain Kassap dans lequel la musique est totalement libre. Puis j’ai quitté Toulouse pour Poitiers où j’habite toujours actuellement. J’y ai intégré Le Lobe, un orchestre de musique expérimentale dirigé par Claire Bergerault et également formé un trio avec le saxophoniste Jean-Luc Petit et le guitariste Fabrice Favriou. J’ai par ailleurs rencontré le trompettiste Yoann Loustalot avec qui je travaille étroitement depuis quelques années, d’abord dans un quintet franco-américain, le Togetherness Ensemble dans lequel nous avons la chance de pouvoir jouer avec Barry Altschul, Santi Debriano à la contrebasse ainsi que Pierrick Menuau au saxophone. Ce projet est une relecture de la musique de Don Cherry et plus spécifiquement de la pièce « Togetherness » enregistrée en 1966. Puis dans un nouveau quartet plus personnel, SLOW , avec le contrebassiste Eric Surmenian et le percussionniste Laurent Paris pour lequel nous avons écrit une musique intimiste et contemplative louvoyant entre jazz impressionniste et musique de chambre. [1]

Julien Touéry, Sylvain Kassap, Fabien Duscombs _ Crédit photo ©Michel Laborde

- Chacun des musiciens du quartet d’Émile Parisien poursuit désormais une belle carrière à titre personnel. Arrivez-vous à maintenir le quartet en vie, à envisager la suite ?

Le quartet est vraiment un groupe fondateur pour moi et son existence n’a jamais été remise en question. Certes, nous avons dû nous réorganiser après le départ de Sylvain Darrifourcq et l’arrivée de Julien Loutelier a redistribué les cartes et donné un nouvel élan. Nous avons travaillé sur de la nouvelle matière et enregistré un nouvel album dont nous sommes très fiers et qui sortira cet automne chez ACT Music. Une tournée en Europe est prévue pour cet hiver et il y aura un concert de sortie de disque en décembre 2018 à Paris. J’ai la conviction que ce groupe existera encore très longtemps : c’est un peu comme une famille, on se connaît par cœur et à la fois on se redécouvre à chaque fois, c’est vraiment stimulant. Il y a souvent des instants magiques proche de la télépathie. Nous nous sommes forgé une identité forte et j’ai l’impression que ce genre de longévité est de moins en moins courante. La notion de groupe est très importante pour moi, essentielle même !

- Le premier album du quartet s’appelait Au revoir porc-épic, clin d’œil à Mingus, et avec Us is five, un précédent projet, vous réussissiez - et c’est rare - à maintenir l’esprit du compositeur à travers une approche très libre de ses compositions. Que représente Mingus et sa musique pour vous ?

J’ai effectivement un attachement particulier pour la musique de Charles Mingus. Le répertoire est vaste et d’une richesse sans fin. Je pense qu’il était avant tout un meneur d’hommes extraordinaire et un compositeur de génie. C’est son sens de la rupture qui m’attire le plus chez lui, l’art du contre-pied ou du cliché évité. On sent aussi une grande liberté de parole et un désir permanent de prise de risque chez les solistes de ses orchestres. Encore une fois Mingus n’était pas tout seul et la notion de groupe était primordiale pour lui.

- Vous multipliez les projets, dans des directions parfois très différentes. Est-ce une volonté de ne pas s’enfermer dans un cadre trop défini ?

J’essaye de ne pas m’interdire d’aller jouer une musique si elle me plaît. Et j’aime beaucoup de choses différentes ! Souvent le fait de rester dans sa paroisse donne un sentiment de sécurité, et un cadre trop bien défini peut, à mon sens, annihiler la curiosité et renforcer le sentiment de sécurité. Or je pense qu’il faut régulièrement se mettre en danger pour s’épanouir musicalement. De plus, le fait de faire des choses très différentes donne à chaque musique une fraîcheur et une disponibilité qui permettent d’éviter la routine.

- Dans un contexte qui tend de plus en plus à tout formater, y compris la culture, n’est-ce pas difficile de défendre une musique libre et inclassable ?

Je ne prétends pas défendre une musique. Au mieux, je défends des idées, et ces idées peuvent passer dans n’importe quelle musique. Pour moi, c’est la façon de faire de la musique qui est importante, pas le style. Il y a des scènes et des publics pour chaque esthétique.

Julien Touéry _ Crédit Photo ©Christophe Charpenel

- On a coutume de dire que pour les artistes, toute contrainte offre une possibilité de renouvellement, conduit à plus de créativité…

Vaste débat ! Encore faut-il choisir les bonnes … Les contraintes peuvent aider à s’extraire de réflexes de jeu ou d’écriture. Par exemple, dans Le Lobe, l’idée est souvent de revenir à une approche primitive et intuitive de l’instrument en essayant d’oublier au maximum les références idiomatiques. C’est désarmant et laborieux mais quand on trouve, le résultat est souvent inouï. D’une autre manière dans le Quartet avec Émile, nous définissons des modes de jeu plus ou moins précis qui permettent souvent de donner un caractère plus singulier aux improvisations et aux écritures.

- Vous n’avez jamais été tenté par un projet en piano solo ?

Pas pour l’instant… Je ne conçois pas vraiment la musique comme une pratique solitaire (excepté pour le travail de l’instrument). Peut-être que cela viendra. Les références ne manquent pas au piano et j’aime beaucoup écouter de grands pianistes se prêter à l’exercice. L’idée qui commence à germer en moi serait plutôt celle du trio (piano/contrebasse/batterie)…

- Le trio avec Fabrice Favriou et Jean-Luc Petit est, me semble-t-il, votre projet le moins facile d’accès. Comment est-ce perçu par le public en général ?

Je ne sais pas si le trio avec Jean-Luc et Fabrice est moins facile d’accès qu’un autre. C’est effectivement une musique assez radicale et très intense. Nous jouons dans des lieux ayant l’habitude de programmer ce genre de musique et le public est encore là à la fin du concert, cela doit être bon signe… Néanmoins je crois qu’en général quand la musique est jouée avec engagement et sincérité, le message arrive jusqu’à l’auditeur qui accepte de se laisser porter.

- Quels sont les disques qui vous ont récemment particulièrement touché ?

En vrac (disques, concerts, artistes) : The Young Mothers Morose, Bruno Ruder / Rémi Dumoulin Gravitational waves, Prune Bécheau Tripes et Poils, Loustalot/Chesnel/Paganotti Pièces en Forme de Flocons, Sacred Harp Window’s a Fall, le trio Urs Leimgruber /Jacques Demierre /Barre Phillips et Death Grips

- Les projets à venir ?

Plusieurs choses sont à venir dans un avenir plus ou moins proche comme une rencontre avec le contrebassiste Eric Brochard, le batteur Fabien Ducombs et le saxophoniste Marc Démereau. Je vais aussi faire partie du prochain projet de Christophe Marguet : Happy Hours avec Yoann Loustalot et Hélène Labarrière. [2]
Et quelques autres projets dont je ne peux pas encore parler mais qui devraient éclore en 2019 [3]

par Raphaël Benoit // Publié le 14 octobre 2018

[1sortie prévue en Avril 2019 Bruit Chic/L’autre distribution

[2création février 2019