Portrait

Kamasi Washington

Des gangs d’Inglewood aux dissonances du jazz


Le saxophoniste américain a sorti, en mai, « The Epic », un triple album qui en fait l’une des figures marquantes du jazz actuel. Mais Kamasi Washington, du haut de ses 34 ans, c’est avant tout une histoire, presque un roman. Portrait.

« Pour moi, la musique était un bouclier. Je passais des heures avec mon saxophone, je l’emmenais partout avec moi, j’avais l’impression qu’il me protégeait de la violence. » Kamasi Washington a eu le choix : la bourse ou la vie, le gang ou la musique. Avant de devenir le saxophoniste qu’on connaît aujourd’hui, il a grandi à Inglewood, près de Los Angeles, dans un quartier secoué par les conflits entre bandes rivales. A quelques centaines de mètres du cimetière où reposent Ray Charles, Chet Baker, Ella Fitzgerald ou encore Etta James.

Un signe du destin ? Pas vraiment, ni une vocation. Ou plutôt, si, mais une de ces vocations dont la voix peine à se faire entendre dans le brouhaha d’un quartier où le gun chromé semble plus accessible que la culasse d’un sax. Pourtant, Kamasi l’a entendue, cette voix, son appel, l’appel de la musique, bien aidé par le père, prof de musique. Car, s’il est allé chercher sa passion de jouer au fond des caniveaux, là où pissent les gangstas, et sur les murs graffés aux moellons décrépis, il l’a aussi trouvée dans le salon familial où il l’observait, enfant, faire chanter son pavillon en laiton. « Mon père est saxophoniste, mais il ne voulait pas me laisser en jouer », raconte-t-il dans une interview pour Ulyces. « Il disait que je devais d’abord apprendre la clarinette et la flûte, le saxophone étant le plus accessible des trois. » A l’époque, il n’a que huit ans, mais joue déjà de la batterie depuis l’âge de deux ans, ainsi que du piano. « Un jour, mon père a laissé traîner son sax. Je l’ai pris, j’ai commencé à en jouer. C’était fou : tout ce que je savais faire à la clarinette, je le réussissais du premier coup au saxophone, en mieux. C’était la première fois que je touchais à l’instrument. Quand mon père a vu ça, il m’a pris au sérieux. Ce jour-là, j’ai trouvé ma voie. »


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Des gangs au jazz, du flingue au sax

Il aurait pu s’égarer. Rater l’intersection. Passer à côté, comme beaucoup d’autres : « La violence des gangs était très présente, les jeunes étaient soumis à des pressions. On n’était jamais loin de basculer dans une vie criminelle. » C’était l’adrénaline, le groupe, la thune et le respect facile - factice. Ç’aurait pu être le C-Walk, cette danse en V que les membres des Crips exécutaient les pieds dans les flaques du sang des Bloods… plutôt que le solfège. « D’ailleurs, j’avais envie de faire partie d’un gang. De laisser s’exprimer cette part négative de moi-même. Mais j’ai trouvé la musique. » Et le sax.

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Le C-Walk est devenu, avec le temps, une danse du répertoire hip-hop.

Un sax qu’il brandit comme un gilet pare-balles, et dont les mélodies couvrent le fracas nocturne des règlements de compte. Wayne Shorter, Charlie Parker, les Jazz Messengers… Des références et du travail, beaucoup de travail guident les pas de Washington sur le bon chemin. « Du fait que j’étais musicien, les gangsters me laissaient relativement tranquille. Quand ils ont réalisé que je m’entraînais sept heures par jour, ils ont arrêté de m’embêter. Certains m’encourageaient, il y avait des mecs très cools, vraiment. »

The Epic et Washington en guide

En somme, c’est le jazz qui lui a sauvé la vie. Washington en a bien conscience, à l’heure où il sort un triple album, The Epic. 172 minutes, 32 musiciens, 20 choristes et Kamasi, au milieu, avec son collectif, le West Coast Get Down. Un couronnement pour ce jazzman de 34 ans ? Le début d’une nouvelle histoire ? Ni l’un, ni l’autre. Mais une œuvre monumentale qui résonne comme un véritable manifeste. Celui d’un gamin d’Inglewood qui n’a rien oublié, malgré la réussite et les collaborations prestigieuses (Kendrick Lamar, Flying Lotus, Snoop Dogg…). Dans les colonnes de 20 Minutes, en mai 2015, il le résumait avec ses mots, tout simples : « J’ai compris comment la société a poussé les Afro-Américains dans un coin sombre, et comment la musique a permis à certains de s’en échapper. J’ai compris que je voulais faire une musique qui guide les gens hors de l’obscurité. »

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Washington et Ornette

Parmi les référents de Kamasi Washington, Ornette Coleman. Au sujet de ce dernier, décédé en juin 2015, Kamasi Washington déclarait, dans une interview pour Tindal : « L’une de mes grandes révélations, c’est Ornette Coleman et son Free Jazz. Je n’oublierai jamais les premières mesures de cette cacophonie qui débute l’album, et amène ces harmonies dissonantes complètement incroyables. Je n’avais jamais réfléchi à la relation entre le chaos et l’ordre dans la musique. La cacophonie est un état puissant, et je l’utilise dans ma musique aujourd’hui. C’est aussi ce qui fait que certains adorent Ornette et que d’autres ne le comprennent pas du tout. »

par Rémi Capber // Publié le 7 septembre 2015
P.-S. :

KAMASI WASHINGTON - « THE EPIC »

Kamasi Washington (ts), Stephen Bruner (elb), Miles Mosley (b), Cameron Graves (p), Brandon Coleman (kb), Dontae Winslow (tp), Ryan Porter (tb), Ronald Bruner Jr. (dms), Tony Austin (dms), Leon Mobley (perc), Patrice Quinn (voc), Miguel Atwood-Ferguson (dir). Label / Distribution : Brainfeeder

La chronique de Citizen Jazz