Scènes

The Köln Concert à Brest

Avec son piano-trail et son hommage à Keith Jarrett, Melaine Dalibert relie Cologne à Brest.


Melaine Dalibert © Guy Chuiton

Le très actif pianiste et compositeur Melaine Dalibert, membre de l’Ensemble 0 et de projets ambitieux comme un hommage à Julius Eastman, évoqué dans nos colonnes, a une dizaine de disques à son actif. Suivant un courant minimaliste au confluent de Philip Glass et de Ryuichi Sakamoto, non content d’œuvrer pour la diffusion des musiques jazz et contemporaines en tant que coorganisateur du festival Autres Mesures à Rennes, il est aussi coureur de fond. C’est ce qui l’a amené à proposer entre Brest et Guilers un piano-trail de deux jours avec, à l’arrivée, la réinterprétation du Köln Concert de Keith Jarrett, dont on a fêté les 50 ans en 2025.

Melaine Dalibert © Guy Chuiton

Il n’y a pas qu’Haruki Murakami pour lier marathon et jazz avec zen, il y a aussi Plages Magnétiques. La structure brestoise que l’on suit depuis une douzaine d’années, labellisée SMAC nomade, a imaginé pour et avec le pianiste rennais une série de concerts sur deux jours et une quinzaine de kilomètres, reliés en courant, littéralement, d’un piano à l’autre.

Il entame son périple le 31 mars au matin au Beaj Kafé, au centre-ville de Brest, rejoint ensuite les studios de Fréquence Mutine pour une émission en direct, puis des locaux universitaires, avant de finir l’après-midi sur le plateau des Capucins, situé dans les anciens chantiers navals. Le lendemain, rebelote à Guilers, commune de Brest Métropole où il se produit dans des structures de santé et éducation avant d’être programmé le soir à l’Espace Jean Mobian, pour rejouer le fameux Köln Concert.

Symbole concret d’une volonté de dépoussiérer le rapport classique au concerto de piano. L’idée est que ce soit le pianiste qui se déplace là où se trouvent déjà piano et public.

Le pari n’est pas si fou pour le musicien marathonien qui milite pour la décarbonation des événements culturels. Pour les organisateurs, il est le symbole concret d’une volonté de dépoussiérer le rapport classique au concerto de piano, qui peut intimider et couper le public curieux des musiques dites savantes. Démocratisation et droit culturels sont plus que jamais nécessaires chez les diffuseurs. L’idée est que ce soit le pianiste qui se déplace là où se trouvent déjà piano et public. C’est donc après sept performances en deux jours que ce concert a lieu. Une musique qui allie course et concert ? Bonne idée pour en accélérer le pouls et mieux s’en saisir.

Le pianiste français rejoint, avec un retard pardonnable, un demi-queue Yamaha C5X qui trône au milieu de la scène. [1]
À chaque concert son contexte unique et, curieusement, ce 1ᵉʳ avril 2026, le son qui nous parvient épouse celui du disque enregistré à Cologne en 1975. Effet de l’amplification et des micros choisis qui reproduisent un écho parfait pour la reconstitution. Si l’on ajoute une lumière minimaliste sur scène, on parvient au dépouillement souhaité par Dalibert. Il laisse la place à l’ombre mythologique de l’original, tapi dans la boîte noire. Car les auditeurs présents et encore davantage ceux qui ne sont pas venus, se sont bien sûr interrogés sur l’intérêt de rejouer le concert improvisé le plus connu au monde.

Ceux qui ont fait le déplacement réalisent qu’il est vain d’attendre une redite (…) La dominante est celle d’une distance respectueuse, équilibrée

Melaine, qui a couru assez, arrive lentement, silencieusement, vêtu de noir. Avant de s’asseoir, il montre la partition et la pose sur le pupitre. La première de couverture est celle d’un disque qui trône sur les étagères de 4 millions d’amateurs. Au lieu d’être pris de vertige, le concertiste s’ancre dans le sol. Il choisit de s’effacer pour enfiler le costume de l’une des plus grandes divas du jazz moderne. Un très bon parti pris.

Ceux qui ont fait le déplacement réalisent qu’il est vain d’attendre une redite. Jarrett la légende jouit d’un jeu aussi grandiloquent, bavard, colérique, romantique que celui du français est effacé, minimaliste, prônant le ralentissement. Avouons-le, on n’aurait pas pensé à lui pour rejouer ce bout d’histoire. Mais c’est principalement là que réside l’intérêt. Dans l’hommage, on cherche les points communs. Il y en a dans la recherche de transe via ces ostinatos obsessionnels auxquels sont appliquées des dynamiques singulières. Elles sont élastiques chez Jarrett, ascétiques chez Dalibert.

Melaine Dalibert © Guy Chuiton

L’exécution du concert de 1975 - cette fois sur partition - fait rejaillir les émotions. Mais viennent-elles de ce que nous remémore le disque ou de la musique jouée live ? Le trouble s’installe, passionnant. Il fait prendre conscience du décalage. Personne n’a la main gauche de Jarrett. Plus personne ne jouera comme lui, d’ailleurs même plus lui. L’américain souffrant depuis 2018 d’une paralysie partielle à la suite de deux AVC. Les poussées lyriques du créateur de Facing You, improvisateur génial, ne sont pas imitées par Melaine Dalibert, bien sûr. Elles sont amorcées, suffisamment pour réactiver la passion et marquer l’absence. La musique n’est pas une technique à reproduire, mais des sensations, des vibrations ressenties au présent. La nostalgie disparaît peu à peu. La dominante est celle d’une distance respectueuse, équilibrée. Qu’il l’entende avec neutralité ou qu’il ait écouté cette improvisation devenue pièce de répertoire une centaine de fois, tout l’auditoire en reconnaît la beauté.

Et Dalibert aussi le sait. S’il colle un peu trop à la partition au début, le Français semble plus à l’aise plus tard dans les passages gospel et folk, qui laissent une plus grande souplesse d’interprétation. Je me rends compte – 35 minutes se sont écoulées – que le jeu des sept erreurs a perdu de son intérêt, qu’il a été plus stimulant lorsque la musique s’est éloignée des dynamiques originales. La performance, dont la face B du disque a été volontairement tronquée, laisse place à un bis, une composition minimale de Dalibert lui-même, jouée après des applaudissements nourris. Libre à chacun·e d’y déceler les traces du pianiste de 80 ans, aujourd’hui retiré de la scène, qui aura touché, influencé, parfois agacé, tout amateur de jazz et de piano depuis la fin des années soixante. En tout cas, pour s’être attaqué à l’ascension de ces montagnes personnelles [2] et les avoir si bien transposées sur la route du littoral finistérien, rendons grâce à Melaine, le piano trailer.

par Anne Yven // Publié le 3 mai 2026

[1Au lieu du Bösendorfer d’étude de Cologne. Ce fameux piano qui avait rendu Jarrett furieux, car ce n’était pas celui qu’il avait demandé. Mais ses défauts techniques et son état général contraignant l’avait finalement poussé à la création que l’on sait et fait de lui l’artiste que l’on sait, tête de gondole du label ECM - qui lui doit son exposition et sa place de pionnier mondial du fameux son de cathédrale.

[2Personal Mountains est un album live de Keith Jarrett, enregistré à Tokyo lors de sa tournée au Japon en avril 1979 et publié par ECM 10 ans plus tard.