Scènes

Le Jazz perd le Nord, 4ème Edition - Avignon, 12 et 13 janvier 2009

Au pied du rocher des Doms, site originel d’Avignon, derrière le Palais des Papes et non loin du fameux pont St Bénézet, s’est installée la vitrine sud de la création en Belgique francophone.


Au pied du rocher des Doms, site originel d’Avignon, derrière le Palais des Papes et non loin du fameux pont St Bénézet, s’est installée la vitrine sud de la création en Belgique francophone. Nouveau territoire d’imaginaires, le Théâtre des Doms se veut relais et maison d’hôte dédiés à toutes les expressions artistiques, véritable espace d’accueil et d’échange. En janvier 2009, un « Focus jazz » organisé conjointement avec l’Ajmi (tout proche) et Wallonie Bruxelles Musique a présenté cinq groupes très différents. En complément, une double rencontre destinée aux programmateurs professionnels ; le thème : la diffusion du jazz en région et l’état du jazz actuel en Belgique francophone.

Juste un moment intense au cœur de l’hiver provençal, où des créateurs de jazz issus de la Belgique francophone… trouvent le Sud ! Belle exergue de cette manifestation chaleureuse, quatrième édition du « Jazz perd le Nord » [1].

Belgitude du jazz ?

Le jazz en Belgique, bien que fonctionnant avec des structures et des budgets distincts, n’est pas excessivement bloqué par la problématique communautaire. Musicalement du moins, le lion flamand s’entend avec le coq gaulois. Certains musiciens français (tels Sébastien Boisseau ou Laurent Dehors, par exemple) aiment d’ailleurs à traverser la frontière : la musique, avec de telles formations mixtes, n’a que faire des divisions linguistiques et politiques. Ici, point d’argumentation identitaire visant à dégager un génie régional. Sur cet « improbable territoire », l’expression française unit des créateurs qui peuvent néanmoins se trouver comme en exil dans cette langue, d’où une manière originale d’aborder le quotidien dans son « étrangeté » fondamentale, et avec l’humour particulier (« zwanze ») de Bruxelles, qui revêt des formes similaires en Wallonie. Une perception du réel troublante et, souvent, un sérieux difficile à garder, d’où une auto-dérision qui peut parfois desservir les artistes.

Le journaliste Dominique Simonet, responsable musique au quotidien La Libre Belgique, apportait un éclairage intéressant sur l’état du jazz en Belgique francophone. L’identité belge par rapport à la musique de jazz remonte à Django Reinhardt qui, le premier, apporté un esprit européen à ce langage afro-américain. Puis, via un passage de témoins, s’est affirmée une véritable filiation, avec une constante guitaristique illustrée par René Thomas, Philippe Catherinele jazz belge — les enfants de Jacques Pelzer, Bobby Jaspar, Benoît Quersin, Toots Thielemans…

Tous les styles coexistent dans ce petit pays ouvert sur les métissages et la modernité oùrègnent une grande capacité à accueillir des cultures exogènes,et le développement de formes scéniques interdisciplinaires (danse, arts de la rue et du cirque..). Il en va de même des démarches musicales situées à la frontière du jazz, du rock, de la musique contemporaine. Un vocabulaire et une grammaire communs, avec cependant une expression poétique singulière, au-delà même de l’improvisation. Une créativité débordante existe actuellement avec des groupes comme Aka Moon, le « Rêve d’éléphant » de Michel Debrulle, le Collectif du Lion, des artistes aussi divers que Steve Houben, le regretté Pierre van Dormael, Pierre Vaïana… la liste est longue. Une résistance à la classification, une « indécrottable indéfinition identitaire »

Cet esprit d’ouverture provient aussi des vagues successives d’immigration qui ont encouragé l’éclosion de talents (cf les Italo-Belges Eric Legnini ou Fabrizio Cassol. Contraints depuis longtemps de s’exporter pour survivre (à l’instar de l’accordéoniste Gus Viseur), c’est en France qu’ils ont souvent été accueillis et reconnus. Communauté de langue, proximité culturelle, la complicité entre les deux pays a toujours existé en dépit des différences. Au fil du temps la collaboration s’est intensifiée en s’articulant autour de véritables politiques concertées de coproductions, de création d’outils spécifiques. Ainsi les directeurs de l’Afijma [2] se sont mobilisés, prévoyant de faciliter cette année la découverte de musiciens belges en mettant au point un programme d’échanges, un pass rappelant de précendentes collaborations avec nos voisins hollandais ou allemands.

LE JAZZ PERD LE NORD #4

A deux pas de l’Ajmi, dans les locaux de la Manutention (dont l’actuelle « cantine » était l’ancienne Boulangerie des armées), le Théâtre des Doms est une enclave belge très active depuis 2002 : pas moins de six spectacles par jour en juillet pendant les vingt jours du Festival de théâtre, tous en provenance de la communauté de Wallonie-Bruxelles. Et pendant la manifestation annuelle du Tremplin Européen de Jazz, début août, Les Doms et l’Ajmi accueillent des musiciens pour des animations, à l’heure de l’apéritif dans la cour ombragée. On se souvient par exemple des belles performances en 2007 du Trio Grande (Michel Debrulle, Laurent Dehors, Michel Massot, soit un Français et deux Belges).

Le programme proposait cette fois cinq formations aux démarches musicales très différentes, un échantillon intéressant de ce qui se passe en Wallonie et à Bruxelles. Deux concerts par soirée aux Doms et à l’Ajmi, et Maak’s Spirit officiant en journée tel un électron libre par des happenings dans les lieux les plus saugrenus. Jean-Yves Evrard (guitare), Laurent Blondiau (trompette), Sébastien Boisseau (contrebasse), Jean Chevalier, (batterie) et Sam Mary (lumières) [3] soumettaient dès vendredi soir leur proposition musicale aux spectateurs du cinéma Utopia. Mais le lendemain, le groupe n’hésitait pas à investir des lieux publics moins culturels (une pharmacie, un commissariat de police… [4] Ces interventions farfelues ne doivent pas faire oublier qu’il existe un CD très récent (Il n’y a pas de fraises en hiver), résultat d’une spontanéité et d’un travail d’improvisation musicale qui frôlent parfois le surréalisme.

Les concerts

  • Vendredi soir 12 Janvier

Le trio guitare/basse/batterie de Fabien Degryse est à son aise dans les locaux de l’Ajmi pour la première partie de soirée. Une musique douce et mélodique, d’inspiration folk au sens le plus large du terme. Très influencé par ses voyages au Zaïre et en Afrique occidentale, ce guitariste de formation classique évoque dans un de ses morceaux « Les griffes du léopard », son surnom local. Sur The Heart Of Acoustic Guitar (titre du CD et du nouveau répertoire), Degryse joue - dans la tradition des guitaristes manouches - sur des cordes en acier et sans médiator. Le final, une suite en trois parties sur le thème du voyage (« Away From Your Love », « Back Home ») amorce même un irrésistible swing.

En seconde partie, les spectateurs n’ont que quelques mètres à parcourir pour rejoindre les Doms et leur joli théâtre en gradins pour le quartet - nettement plus énergique [5] - Animus Anima [6], qui propose une musique en tension, paroxystique, tout en crescendos, sur une instrumentation originale (absence de contrebasse), mais sachant instaure un vrai dialogue entre batterie et tuba. Le leader présente avec humour et ce sens de dérision, cette ironie si « belges » chaque titre du répertoire qui, s’il n’a pas encore livré tout son potentiel, s’avère prometteur.

  • Dimanche 13 janvier

Organisée par l’agence Wallonie-Bruxelles Musique, l’opération « Le Jazz perd le nord » se poursuivait le 13 sous un ciel bas et lourd que n’auraient pas désavoué Brel ou Baudelaire. Le Sud avait trouvé sa couleur de partage.

En première partie de soirée, dans le cocon douillet de l’Ajmi, son directeur, Jean-Paul Ricard, qui aime à encourager le jazz vocal et notamment les chanteuses, accueillait Mélanie de Biasio et son groupe pour l’album A Stomach Is Burning. Étonnante performance, osée jusque dans la façon de présenter les titres les plus improbables avec un parti-pris de distance qui ne va tout de même pas jusqu’à la non-expressivité. Les complices de Mélanie de Biasio ont du mal à observer la même retenue. Parfois le ton monte sur une chanson, mais l’explosion est presque constamment différée. L’énergie est constamment réfrénée malgré une voix chaude et sensuelle - une voix grave qui chante des thèmes « soul » de façon minimaliste. Parfois, la partition se fait résolument atone et la pulsation sous-entendue quand Mélanie de Biasio murmure, accompagnée de sa flûte traversière dont elle se sert comme d’un accessoire, et qui lui donne une contenance sur scène. C’est là un choix très affirmé, et peu contestable du moment que l’émotion est au rendez-vous. Mais peut-être aurait-il fallu alors, pour ce concert intimiste, un environnement musical plus limité. On l’aura compris, le spectacle est déroutant et diversement apprécié… Sans doute le jazz vocal est-il le plus risqué, puisque le chanteur ou la chanteuse se mettent vraiment en danger. Tant de souvenir surgissent à l’écoute d’une voix !
« Éloge de la lenteur », il y a quelque chose de très étiré dans le chant de cette jeune femme. Dans un tout autre style, elle rappelle le style de Suzanne Abbuehl (« la plus que lente », comme dit un Philippe Carles conquis…)

Changement radical, volte-face et douche froide : aux Doms, c’est Slang [7] propose le fruit de sa résidence au théâtre en vue d’un futur enregistrement. Un « show concert », une mise en scène et des costumes étudiés, sur fond d’images réglées par le vidéaste Lucas Racasse, par ailleurs auteur de l’affiche de la manifestation. Dans cette succession d’images, on perd vite perdu le fil conducteur, excepté lors du panorama présenté en introduction, qui retrace de l’histoire de l’humanité et des arts ( la suite paraît plus fade). La musique du collectif, des plus tonitruantes, elle, adopte une fusion stylistique plus actuelle qu’« ethno-coltranienne ». Ça joue vite fort et ça envoie de l’énergie. Il y a là du jazz rock, un batteur galvanisant, quasi heavy metal, des sonorités indiennes qu’affectionne tout le saxophoniste Manu Hermia (dont on avait aimé le Rajazz), des rythmes « exotiques » africains et/ou sud américains. Dub, jungle, raga… une volonté affichée de tout mêler sans étiquette, pour une musique voyageuse. Le public adhère, moins troublé qu’en première partie, sans cependant manifester un enthousiasme débordant. Ce spectacle ne se conçoit pas tant dans l’idée de « culture » que de « communication », ou de consommation culturelle, dont on sait qu’actuellement elle se place partout.
En définitive, on reste perplexe quoiqu’intéressé par cette palette de couleurs et de timbres.

Mais revenons sur les réflexions de l’après-midi quant à la diffusion du jazz en région, qui ont permis de confronter les expériences françaises et belges, souvent très voisines, exposé les problèmes actuels de fréquentation des salles et exprimé le vœu de défendre des projets créatifs. Quelle est l’image du jazz et des musiques actuelles ? comment renouveler le public ? On observe non pas une désaffection mais une méconnaissance de la part de cel dernier, surtout chez les jeunes, malgré le nombre croissant, parmi eux, de musiciens talentueux sortis d’écoles ou du Conservatoire. L’écart se creuse entre le secteur de la formation et les débouchés économiques. En Belgique, il est encore plus difficile qu’en France de vivre des concerts et de la vente des disques, à plus forte raison si ceux-ci sont classés « musique progressive belge »… Une des solutions, ici encore, est de participer au plus grand nombre de projets possibles

Quels sont les enjeux de la création ? Comment définir le rôle des médias, qui souvent se bornent à décrire, sont « au service de », ne sont plus prescripteurs ? L’exemple-type est la radio, qui ne remplit plus le rôle décisif qu’elle a pu jouer pour les générations qui découvraient le jazz et, de nos jours, ne fait souvent que vérifier la sanction du marché. Comment renforcer la visibilité des artistes émergents et la mise en valeur d’artistes plus confirmés sur des labels au rayonnement plus restreint ?

Les lignes artistiques, culturelles et politiques, et marchandes, s’affrontent ; mais des synergies sont encore possibles. Toutefois, elles ne produiront des effets que si les producteurs, programmateurs et musiciens suivent un vrai désir en construisant des passerelles et en proposant des actions au-delà de ce que les institutions permettent ou laissent faire. Réflexion passionnante et passionnée, au cœur du problème de la création et de la modernité. La surprise devrait être au rendez-vous… Découvrir, se risquer à prendre ce qui vient et qu’on attendait pas, voilà qui fait encore partie des enjeux de l’Art. Est-il naïf de considérer les choses ainsi dans notre difficile contexte économique de révolutions technologiques et de transformation des modes de consommation ? Ce week-end belge en Avignon a en tout cas permis de se poser de bonnes questions, de se faire une idée de la diversité des envies et des choix, dde s’immerger dans une communauté souvent truculente, parfois provocante, mais attachante.

« D’Henri Michaux à François Schuiten, de Magritte à Broothaers, de Jacques Brel à Sttellla, de Noël l’entarteur à C’est arrivé près de chez vous, les Belges expriment leur différence. Monsieur Plume vous souhaite le bonsoir… » (Jo Dekmine)

par Sophie Chambon // Publié le 16 février 2009

[1Les trois premières ayant eu lieu à Paris, en face de Beaubourg, au Centre de la Communauté belge francophone.

[2Association des Festivals Innovants en Jazz et Musiques Improvisées, qui compte trente membres.

[3Mâäk’s Spirit était ici en formation réduite – on se souvient de sa belle prestation au complet à la Maison du Peuple de Gand en 2007, lors du Flemish Jazz Meeting organisé cette fois par la communauté flamande.

[4Paradoxalement, c’est au Conservatoire de musique qu’ils furent le plus mal reçus !

[5Mais pas de problèmes de voisinage comme à l’Ajmi qui, située au-dessus des locaux d’Utopia, doit veiller aux décibels .

[6Nicolas Ankoudinoff (compositions et saxophones), Benoist Eil (guitare), Pascal Rousseau (tuba) et Etienne Plumer (batterie).

[7À ne pas confondre avec le Collectif Slang du label Chief Inspector.