Chronique

Leïla Olivesi

Utopia

Leïla Olivesi (p), Yoni Zelnik (b), Manu Codjia (g), Donald Kontomanou (dms) + David Binney (as).

Label / Distribution : Jazz&people / Harmonia Mundi

Le vrai Cyrano de Bergerac n’est pas celui qu’on connaît à travers le théâtre et la pièce d’Edmond Rostand - le poète bretteur au grand nez souffrant de sa disgrâce physique ne ressemble que de très loin à l’écrivain du XVIIe, qui mourut à l’âge de 36 ans et dont l’œuvre la plus importante parut deux ans après sa mort, en 1657. L’Autre Monde regroupe deux récits : Les États et Empires de la Lune et Les États et Empires du Soleil, dans lesquels le héros s’envole avant d’atterrir sur un monde proche du nôtre, la Lune. Soit une aventure aux allures spatiales assortie de considérations philosophiques qui s’avère être, sous couvert de fable, une critique féroce et souvent drôle de tous les détenteurs de privilèges. Ceux-là même qui s’inventent des vérités bien commodes pour justifier leur position dominante. On l’aura compris, cet Autre Monde était aussi et surtout, de la part de Cyrano de Bergerac, une façon d’imaginer un monde meilleur. Une utopie, donc, doublée d’une critique sociale qui reste d’actualité.

Pas étonnant dans ces conditions qu’une musicienne diplômée de philosophie telle que la pianiste Leïla Olivesi ait ressenti le besoin de retracer le monde de Cyrano de Bergerac à travers un disque qui, au-delà d’un hommage à l’écrivain, est une déclaration enflammée à cette autre utopie qu’est la musique, et notamment le jazz, dans un XXIe siècle dominé plus que jamais par la contrainte économique et où les idées de dialogue et de partage n’ont plus tellement cours. Pour Utopia, son quatrième album (publié chez jazz&people), elle reconduit le trio qui l’accompagnait déjà sur Tiy, son prédécesseur, paru en 2011. Donald Kontomanou à la batterie, Manu Codjia à la guitare et Yoni Zelnik à la contrebasse. Les deux premiers sont d’ailleurs des compagnons de longue date puisqu’ils étaient déjà à ses côtés en 2007 sur L’étrange fleur, son deuxième disque paru en 2007, tandis que Kontomanou faisait partie de son Brahma Sextet au début des années 2000. Et pour ajouter une couleur chaude à une palette qui n’en manque pourtant pas, Leïla Olivesi fait appel à David Binney, saxophoniste américain très actif qui s’est notamment illustré dans les big bands de Gil Evans et de Maria Schneider et qui est, par ailleurs, co-fondateur de Lost Tribe et du quartet Lan Xang aux côtés de Donny McCaslin et de Scott Colley. On peut trouver pire, comme coloriste…

Chacune des interventions de David Binney, dont la virtuosité claque comme un coup de fouet sur les quatre compositions (le disque en compte huit) où il figure, est traversée d’un lyrisme fougueux, en symbiose avec le climat fiévreux, alliance de sérénité et de force tranquille, qui règne tout au long de l’album. La voix diaphane de Leïla Olivesi ajoute sur certains titres une note toujours plus aérienne à une atmosphère où domine la lumière, qu’elle provienne de « Sunland (États et Empires du Soleil) », de la « Lune (États et Empires de la Lune) », ou encore du clair-obscur de… « Night And Day », reprise enjouée qui met en évidence la beauté formelle du jeu de Codjia. On connaît la richesse des nuances et la puissance sous-jacente de celui-ci, qui n’est jamais loin de la tentation rock, quand il ne pousse pas ses effets vers un registre volontiers spatial (comme dans l’introduction de « Revolutions »). Le guitariste est ici à son affaire ; il renvoie à la pianiste sa propre lumière sous forme d’éclats scintillants en miroir, dans une conversation toujours passionnante qu’il délaisse de temps à autre pour croiser le fer avec Binney (leurs unissons sont magnifiques). La paire Zelnik / Kontomanou, quant à elle, se glisse avec toute l’élégance requise et une souplesse féline au cœur de constructions finement ciselées, que Leïla Olivesi sert avec sensibilité et fermeté (sa main gauche fait des merveilles).

Complexité et limpidité mêlées d’un chant qui exprime la joie : c’est ce qu’il faut retenir de cette utopie voulue par une Leïla Olivesi radieuse ; on est séduit par ce monde de Cyrano où règne l’onirisme, dans une alliance subtile de mélodies chaleureuses, de virtuosités discrètes et de poésie entêtante. Le charme d’Utopia n’est pas du genre tapageur ; il vient pourtant vers vous sans timidité, avec le sourire, vous prend dans ses filets et ne vous lâche plus. C’est pour mieux vous entraîner dans une danse un peu étourdissante, celle de son « Symphonic Circle » ou de ses « Revolutions », avant de vous enivrer d’un voyage au-dessus des nuages sur des « Summer Wings ». C’est le prix à payer quand on veut regarder le soleil d’un peu trop près, mais reconnaissons-le : c’est très agréable !