Scènes

Les Rendez-vous de l’Erdre 2013

L’Erdre, cette rivière qui traverse l’agglomération de Nantes du nord au sud avant de se jeter dans la Loire, est un lieu idéal de promenade dominicale. C’est aussi le siège annuel d’une manifestation qui pourrait s’appeler Festival de Jazz de l’Erdre.


L’Erdre, cette rivière qui traverse l’agglomération de Nantes du nord au sud avant de se jeer dans la Loire, est un lieu idéal de promenade dominicale. C’est aussi le siège annuel d’une manifestation qui pourrait s’appeler Festival de Jazz de l’Erdre. Mais ce serait trop réducteur.

Si ce festival gratuit, qui a lieu fin août, est une composante majeure des Rendez-Vous, il ne faudrait pas en oublier pour autant l’aspect nautique : en un ballet incessant, des centaines d’embarcations de toute sorte forment le samedi la fameuse « flotte », un afflux spectaculaire de bateaux au bassin Ceneray, au pied des lieux de concert. Réparties le long de la rivière, ces treize scènes thématiques proposent une programmation assurée par Armand Meignan (mis à part le Jazz Mix) - jazz moderne, blues, nouveaux talents, jazz classique, spectacles pour enfants, fanfares… la diversité permet de faire son petit festival à soi, à condition d’avoir de bonnes jambes.


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Papabosh, Raphael Quenehen Photo Michael Parque

Les trois soirées de la grande scène nautique sont les plus fréquentées : Michel Portal Unit, Médéric Collignon Jus de Bocse et Sandra Nkaké. Sans surprise, l’emplacement étant idéal, ce sont de véritables son et lumière. Le concert de Sandra Nkaké, par exemple, sera une chevauchée emballée et électrique du début à la fin.

Le trio saxophone-trompette-trombone Horn to Be Alive donnera plusieurs concerts en trois jours, dans des lieux différents. Le tromboniste Jules Boitin, découvert l’an dernier du côté des Talents Jazz, et par ailleurs membre du groupe Farrows, confirme son savoir-faire technique et musical. Le pianiste nantais Cyril Trochu bénéficie cette année d’une carte blanche. Fin mélodiste, délicat et attentif, il a souhaité s’entourer de Matthieu Donarier au saxophone, David Chevallier à la guitare et Denis Charolles à la batterie pour une série de standards et de compositions originales. Un groupe étonnant et inédit qui, passé les présentations, sait trouver un équilibre. On le retrouvera le lendemain en trio aux Talents Jazz.

Mais c’est sans conteste Papanosh, un des trois lauréats de la tournée Jazz Migration 2013, qui remporte la palme du concert le plus roboratif. Joyeux, précis, les musiciens ne se contentent pas de jouer, ils assurent le spectacle. Leur jazz moderne, pétillant, intelligent reste mélodique et harmoniquement cadré alors même qu’ils jouent d’une manière débridée et pratiquent les effets de surprise, les ruptures et autres virages à angle droit. Ces Rouennais ont de beaux jours devant eux.

Cette année, c’est Céline Bonacina qui joue pour les petits sur la scène Souris verte, une barge flottante où une dizaine d’enfants sont invités à découvrir un artiste, sa musique et le spectacle en soi. Anne Pacéo et son Yôkaï condensé et efficace n’ont aucun mal à convaincre le public qui rôtissait au soleil de la scène Sully. Le trio Reis-Demuth-Wiltgen, originaire du Luxembourg apprend à ceux qui ne le sauraient pas encore ce qu’est un « power trio » ; un jazz qui prend ses racines dans la musique du groupe E.S.T et s’en inspire très largement. Les Hollandais de Rubatong (un quartet plutôt rock avec Luc Ex à la basse) secouent un peu les badauds du Jazz Mix sur le gazon qui descend en pente raide vers la rivière. Plus tard dans la soirée, Faust « légendaire groupe allemand de Krautrock fondé en 1971 » (sic) débarquera armé de guitares, de basses, de percussions, d’une tronçonneuse, d’une bétonneuse et de deux vraies tricoteuses assises sur des pliants en bord de scène… Une musique débridée qui puise dans le rock, teintée d’effets et de bruitages. Un spectacle avant tout, une « performance ». Pour le coup, la pelouse se prend pour Woodstock.

L’ambiance générale, les dizaines de concerts, la rivière et sa flottille, le beau temps, les stands de disques et le village culturel séduisent chaque année des dizaines de milliers de personnes. Impossible de tout voir : il est recommandé de faire sa propre programmation. Une sorte de festival à la demande.


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Estelle Beauvineau Photo Bruce Milpied

Cette année, nous avons rencontré Estelle Beauvineau, programmatrice de la scène Jazz Mix, où l’on peut entendre d’autres musiques, pas forcément jouées par des musiciens qu’on peut cataloguer « jazz », et où le public est différent ; un lieu d’expérimentation.

  • Comment et depuis quand programmez-vous sur la scène Jazz Mix ?

En 2005, Loïc Breteau a pris la direction générale de l’association et Armand Meignan la direction artistique du festival ; ils ont complètement restructuré le festival tout en exploitant un fonds existant assez riche. Les Rendez-Vous avaient un potentiel très important pour défendre le jazz, il ne manquait plus qu’un petit coup de pouce pour en faire un grand festival de jazz. Tous deux lui ont donné une véritable ambition, ainsi qu’au jazz à Nantes via de multiples bouleversements, dans le respect de son histoire nantaise et en veillant à limiter ce qui pouvait freiner la musique. Ensemble, et avec notre direction technique, ils ont imaginé la scène nautique comme un kiosque. Armand Meignan a donné une « couleur », une identité à chaque scène. Il a également décidé d’augmenter le confort du public en faisant installer des chaises sur le square du Maquis de Saffré. Loïc a renforcé les relations avec l’ensemble des acteurs sur le territoire, dont les villes riveraines, et ouvert un « village culturel » qui a pour objectif de permettre au public de s’informer sur la saison à venir, de se familiariser avec une salle de spectacle. A ce moment-là, j’avais déjà proposé plusieurs projets à l’ancienne direction artistique ; ils auraient pu être réunis sur une seule scène et exposer les multiples directions que pouvait prendre le jazz. Cette idée, qui n’avait pas eu d’écho jusqu’alors, a été acceptée et soutenue par Loïc et Armand.

  • De quelle liberté disposez-vous au niveau des choix artistiques, financièrement et vis-à-vis d’Armand Meignan ?

Sur la ligne artistique j’ai une liberté totale, dans un cadre budgétaire qui m’est fourni en début d’année.

  • Êtes-vous amatrice de jazz, d’électro ou de musique en général ?

A l’origine, je suis amatrice de rock, de new-wave, de musique industrielle, d’électro… Peu à peu je me suis mise à écouter de plus en plus de jazz. La rencontre de cet univers musical m’a permis de découvrir une histoire, une porosité, des artistes et des projets très riches.

  • Quelle serait pour vous la programmation idéale, indépendamment des contraintes techniques ou financières ?

Je crois que j’organiserais quelques soirées du genre Thurston Moore & Mats Gustafsson / Zombie Zombie Lune Argent / The Melvins feat. Trevor Dunn, Melt Yourself Down / Matthew Herbert Big band / Bonobo Live, Ill Chemistry / Kendrick Lamar / Questlove… Et puis pour le fun, une soirée avec des groupes qui n’existent plus : Nublu Orchestra / Sleepytime Gorilla Museum / Naked City. Mais ce ne sont que des exemples…

  • Quel bilan tirez-vous de la fréquentation de la scène Jazz Mix cette année ?

J’ai toujours un regret concernant le premier créneau du vendredi soir, qui est le moins fréquenté, alors que les projets valent vraiment le coup et sont souvent inédits en France. Mais pour le week-end, je suis très satisfaite. Il y a toujours beaucoup de monde pour découvrir les artistes sur scène. Et les soirées se déroulent dans une ambiance à la fois sereine et enthousiaste !

  • Vous faites aussi partie de l’équipe « action culturelle » du festival. Quel est votre rôle ?

Je suis responsable de l’action culturelle, c’est à dire que je monte des projets avec des partenaires-relais dans des quartiers de la ville où nous n’avons pas l’habitude d’intervenir, des hôpitaux ou des centres pénitentiaires par exemple. Je travaille avec eux à imaginer des projets qui mettent en valeur le jazz et le blues auprès de publics qui n’ont ni l’habitude d’en écouter, ni parfois même celle de fréquenter les salles de spectacle.