Scènes

Maestria, la Semaine jazz de Cugnaux

Du 19 au 23 novembre, s’est déroulée à Cugnaux (31) une semaine jazz qu’envieraient bien des cités, petites ou grandes. Retour sur l’événement, ses entours, ses parfums et saveurs, et les conditions de son existence.


C’est donc sous le signe de la « maestria » que s’est tenue du 19 au 23 novembre derniers la désormais rituelle « semaine jazz » de Cugnaux, une bourgade située dans la banlieue toulousaine dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle pratique et autorise une politique culturelle de haut niveau.

Réunir en effet cinq soirs de suite, dans une salle de 180 places, un public nombreux et toujours attentif (même si parfois critique) en provenance pour l’essentiel de la ville et de ses entours immédiats (peu de Toulousains font le déplacement) est une belle performance, liée à la constance dans les choix d’une équipe pour qui « projet » et « formation d’un public » veut encore dire quelque chose. Soit un pari sur le long terme qui va à l’encontre de bien des mauvaises habitudes que l’on observe aujourd’hui : vouloir satisfaire tout de suite les demandes les plus contradictoires d’un public qui croit savoir ce qu’il souhaite, alors qu’au fond, il ignore le plaisir qu’il prendra à être surpris, voire dérangé dans ses a priori.

La réussite d’un tel pari est donc partagée par toute une équipe, de la directrice des affaires culturelles de la commune Christine Martial au conseiller artistique de la manifestation, Yan Beigbeder, directeur d’« Einstein on The Beach », l’association qui préside aussi aux destinées du festival « A Voix Haute » de Bagnères-de-Bigorre (65), sans oublier ses actions dans la ville où il réside (Bordeaux) - il tente avec une belle obstination d’en réveiller les assoupis de la culture, car ce n’est pas la belle qui est endormie mais ses chevaliers servants.


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Portal/Drake/Black © Bruce Milpied

Toutefois, rien n’irait droit sans Maïté, et tout commence dans son restaurant, « Le Soleil bleu », où elle accueille musiciens et techniciens midi et soir avec une amabilité sans faille et une cuisine des familles, et l’on sait ce que cela veut dire en Midi-Pyrénées. Fondamentalement adaptable et malicieuse, elle reçoit sans broncher les commandes diverses (pensez : il y a des végétariens, des végétaliens, des macrobiotiques, des végétariens qui sont en train de virer leur cuti, et j’en passe). Attentive à ces choix, elle apporte finalement sur la table de quoi satisfaire tout le monde, chacun se sert selon son goût, et tout le monde est détendu. Jim Black finit même par tâter de la rillette au sanglier, Thomas Morgan hésite entre la salade verte et la frite redorée, et tout le monde s’accorde sur la paella, qui offre l’avantage de mélanger si bien ses ingrédients qu’on renonce vite à les trier. Maïté est contente, alors on prend l’habitude de la photographier avec ses invités ; les photos sont vite encadrées et affichées fièrement : ce n’est pas tous les jours qu’on peut se monter familière de Matthew Shipp, Hamid Drake ou Claudia Solal !

Ajoutez les « after » de la chambre 21, où même le plus coincé finit par se laisser aller à quelque confidence, et vous aurez quelques-unes des causes de l’excellente tenue des concerts. C’est d’abord Michel Portal - dont le duo avec Hamid Drake n’est pas fréquent - qui finit son concert heureux et voit débouler sur scène un Jim Black en pleine bourre, et les voilà partis pour un final pour le moins endiablé, pour la grande joie de ceux qui ont fait l’impasse sur le dernier tour éliminatoire de la Coupe du monde de football. Dans l’après-midi, nous avions évoqué ensemble ses diverses rencontres avec les batteurs, et il m’avait parlé avec une grande précision et une grande émotion d’un très unique concert à Sienne (Italie) avec Max Roach ; ce dernier lui avait dit d’emblée (probablement pour le rassurer) qu’il ne jouerait pas « be bop », et avait accompagné un de ses solos par un jeu très discret sur un tambour, prouvant de quelle écoute il était capable. Pour l’auteur de Dejarme Solo ! ce fut un grand moment - un très grand musicien dont il aurait aimé croiser la route plus souvent.


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Paul Rogers/Fabien Duscombs © Bruce Milpied

François Corneloup inaugure la série des solos à 19h00 le 20 novembre. Bonne idée que de programmer deux concerts séparés par un intermède apéritif et dînatoire offert par la Mairie, lequel se révèle de bon niveau gustatif, bien conçu et préparé. Le solo de François évolue au fil des ans dans son contenu tout en restant d’une droiture extrême, adressé avec force, conviction, mais aussi tendresse, à un public étonné d’entendre tant de musique sortir de ce gros tuyau serpentin et cuivré. En deuxième partie, le trio de Jim Black constitue évidemment un des sommets du festival. D’abord parce qu’on ne connaît pas du tout cette formation, très originale dans l’itinéraire du batteur, et très classique dans son instrumentation : piano/contrebasse/batterie. Et c’est là que Jim Black nous surprend : cette formule est à la fois très mélodique et très originale, avec un Thomas Morgan qui semble poursuivre en jouant (avec une précision hallucinante) un rêve commencé depuis des lustres, et puis ce pianiste, si jeune et si brillant déjà, Elias Stemeseder, autrichien mais résidant et étudiant à Berlin. Un moment de grande intensité poétique. Souriant, affable, Jim Black a retrouvé toute sa finesse corporelle et reste très actif sur de nombreuses scènes.

Même scénario le lendemain, avec le solo de François Couturier, dont le lien avec la musique classique est manifeste mais s’inscrit parfaitement dans les préoccupations musicales du moment. Quant à Claudia Solal, elle avait totalement retrouvé la santé depuis le concert de Spoonbox à D’Jazz de Nevers, et du coup l’aisance vocale. Pour une première avec Bruno Angelini (infidélité à Benjamin Moussay !) ce fut non seulement une réussite (le programme de Porridge Days est toujours réjouissant, frais, entrecoupé de reprises de standards bien relus), mais aussi l’occasion de jouer des pièces toutes neuves sur des textes qui sortaient tout juste du calepin. Un régal pour tous, une présence vocale féminine très bien venue dans une semaine plutôt instrumentale et mâle…

Nous sommes déjà sur la fin. Sans du tout rester sur notre faim (dans tous les sens du terme) - nous en aurions bien repris encore un peu. Le 22 novembre, le trio Whahay de Paul Rogers a assuré le concert de 19h00 avec le même succès qu’à Nantes fin d’août. Robin Fincker défend parfaitement les lignes mingusiennes du programme, à la clarinette en métal ou au ténor, Fabien Duscombs soutient les envolées lyriques ou agacées du contrebassiste avec tact, et Paul exprime sur sa merveilleuse contrebasse baroque toutes les dimensions expressives de la musique de Charles « Baron » Mingus. Une dernière surprise m’attendait : n’ayant jamais vu Matthew Shipp, je ne savais pas comment il construit avec tout son corps la musique que je connais et aime énormément sur disque. Le concert du soir, en solo, m’apporte donc cet élément essentiel : Shipp est un boxeur, son rapport au clavier celui d’un puncheur des deux mains, et sa musique, dans le fond, la danse, le jeu de jambes, qui convient à tout pratiquant du noble art. C’est étonnant, très convaincant, et la surprise d’entendre cela et de voir comment cela se produit n’est pas pour rien dans ce que certain auditeur/spectateur avouera ensuite : ces musiques, dit-il en substance, sont étranges, mais elles exercent un charme manifeste, et surtout, elles sont jouées par des musiciens qui les habitent en vérité. Bravo monsieur, et merci. Le jazz « vif » mérite plus que le détour.


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Matthew Shipp © Bruce Milpied

Alors allons-y de nos espérances : « Einstein On The Beach » a son siège social à Bordeaux. Matthew Shipp est venu en Europe pour deux concerts seulement ! Un troisième en terre girondine n’aurait fait de mal à personne, et du bien à certaines oreilles bordelaises qui désespèrent un peu de la diffusion du jazz dans leur région. Car à Cugnaux, rappelons-le, nous étions en région Midi-Pyrénées… déjà très riche en festivals de jazz, comme l’étude en quatre chapitres de Gilles Gaujarengues le montre ici. On aurait, hélas, vite fait le tour des manifestations comparables en Aquitaine…