Scènes

Marc Ducret Tower-Bridge au Pannonica

Dernier concert d’une tournée de dix dates, ce rendez-vous nantais marque la fin d’une aventure humaine et musicale. Retour sur un concert pas comme les autres autour du travail de Marc Ducret et de son amour pour l’œuvre de Nabokov.


Dernier concert d’une tournée de dix dates, ce rendez-vous nantais marque la fin d’une aventure humaine et musicale. Retour sur un concert pas comme les autres autour du travail de Marc Ducret et de son amour pour l’œuvre de Vladimir Nabokov.

Dernière étape d’une tournée de dix dates, ce concert marque la conclusion d’une aventure humaine et musicale. Quinze jours ensemble, voyage en bus et dix dates dans la moitié nord de la France. Une entreprise à la hauteur du projet dans lequel s’est lancé Marc Ducret il y a plusieurs années autour de son amour pour Nabokov et notamment Ada ou l’ardeur.

Tower-Bridge regroupe les trois groupes constitués par le leader pour vivre cette aventure avec lui, soit douze musiciens, répartis sur scène en fonction de leur appartenance au quintet franco-danois de Tower Volume I, au quartet franco-américain du Volume II et au sextet franco-français qui enregistrera sous peu le Volume III. Marc Ducret au centre, les trois trombones formant autour de lui une sorte de garde rapprochée. Le groupe en impose, avec un batteur de chaque côté, un pianiste et un percussionniste flanquant le guitariste et, devant, les trombonistes, les deux saxophonistes, le trompettiste et le violoniste.


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Marc Ducret

Le concert s’organise en deux sets, un premier relativement court d’un peu plus d’une demi-heure : « Sur l’électricité » puis « Real Thing #3 » et un second, plus long, composé de « Softly Her Tower Crumbled In The Sweet Silent Sun », « Real Thing #2 », « Real Thing #1 » et un rappel. Le premier acte plante le décor, permet aux spectateurs d’entrer dans ce qui se joue, comme les premières pages d’un livre. Ducret installe sa musique, avec les repères qu’il a créés en s’inspirant de l’œuvre de Nabokov, repères et clés plus ou moins audibles et accessibles, l’enjeu étant de les identifier. L’impression laissée par Tower Bridge et l’association des trois groupes qui auront enregistré les différents volumes de l’ensemble Tower est celle que l’on pourrait ressentir en découvrant les divers personnages d’un livre. Chaque musicien, chaque (sous-) groupe a sa personnalité, ses traits marquants, sa manière d’appréhender la musique. Celle-ci navigue d’un pôle à l’autre comme lors d’une discussion ; plus rarement, elle est jouée par tous les musiciens, et on pense à une conversation qui dépasserait les interlocuteurs.

Ducret l’évoque dans le texte remis aux spectateurs à l’entrée de la salle : le jeu de correspondances s’appuie sur différents niveaux de « lecture », et tout le travail a consisté à trouver des pistes musicales propres à transcrire les constructions de Nabokov. Certes, elle sont parfois très subtiles et il est difficile de toutes les saisir, mais l’écoute prolongée des disques et la (re)découverte en concert de l’ensemble du répertoire réorchestré ouvre des portes. Et en fin de compte, cette recherche n’est qu’un moyen, un prétexte pour approfondir l’écoute, mieux saisir le travail d’écriture et d’orchestration, ainsi que le jeu et l’implication des musiciens. On s’amuse à retrouver les pistes semées entre les morceaux, comme si des personnages littéraires passaient et repassaient sur scène. Il y a là d’intrigants effets de miroir. La mémorisation des thèmes, des instants musicaux - ici un rythme, là une mélodie - offre des perspectives passionnantes à qui se donne le temps.

Autour du guitariste, les compagnons de longue date (Dominique Pifarély, Tim Berne, Tom Rainey) mettent tout leur talent au service des compositions, mais les nouveaux venus ne sont pas en reste : entre Peter Brunn et Tom Rainey, la complémentarité est sidérante. Le jeu toujours inventif et bourré d’énergie de Kasper Tranberg est jouissif, et le trio de trombonistes une petite merveille au cœur même de l’orchestre, avec notamment un solo mémorable d’Alexis Persigan. Et que dire de Fred Gastard au saxophone basse, cheville ouvrière, socle indestructible, en perpétuel mouvement, tout en invention.

On se réjouit de constater que de tels projets peuvent encore exister, qu’une œuvre aussi exigeante puisse voir le jour et tourner. On aurait beaucoup perdu à ne pas voir sur scène, après s’en être délecté sur disque, cette musique passionnante, complexe, mais superbe.

par Julien Gros-Burdet // Publié le 14 janvier 2013
P.-S. :

Kasper Tranberg : trompette // Dominique Pifarély : violon // Tim Berne : saxophone alto // Matthias Mahler : trombone // Fidel Fourneyron : trombone // Alexis Persigan : trombone // Frédéric Gastard : saxophone basse // Antonin Rayon : piano // Sylvain Lemêtre : percussions // Tom Rainey : batterie // Peter Bruun : batterie // Marc Ducret : guitare, composition