Chronique

Marion Rampal

Song for Abbey (Tribute to Abbey Lincoln)

Marion Rampal (voc), Matthis Pascaud (g, kb), Raphaël Chassin (d, perc), Simon Tailleu (b), Thibault Gomez (p, kb) + Archie Shepp (voc), Bill Frisell (g).

Label / Distribution : Les Rivières Souterraines

« Notre matière sonore s’offre un voyage au pays d’Abbey ». Cette déclaration de Marion Rampal dit en quelques mots simples l’esprit de Song for Abbey, un disque consacré à Abbey Lincoln, chanteuse, compositrice et actrice majeure du jazz américain dont la voix et l’engagement politique auront marqué les années 1960. Née Anna Maria Woolridge, elle avait adopté en 1956 le nom d’Abbey Lincoln et enregistré avec les plus grands, de Sonny Rollins à Max Roach (qu’elle épousera en 1962). Actrice du mouvement des droits civiques, elle avait prêté sa voix au manifeste We Insist ! Freedom Now Suite en 1960, avant de poursuivre une carrière d’auteure-interprète jusqu’aux années 2000 et de devenir ainsi une figure essentielle du jazz vocal.

Marion Rampal a découvert l’univers d’Abbey Lincoln à l’âge de 19 ans et ne s’en est jamais remise, et c’est par l’entremise de Jean-Philippe Allard (décédé quelques mois plus tard) qui avait réalisé plusieurs albums de la chanteuse américaine qu’a fini par germer fin 2023 l’idée d’un disque hommage. Sur Song for Abbey se côtoient des chansons d’Abbey Lincoln, d’autres qu’elle aimait (un standard comme « Skylark » ou encore « Mr Tambourine Man » de Bob Dylan), ainsi qu’une émouvante composition originale co-écrite et chantée avec l’ami Archie Shepp. Pour mener à bien cette entreprise dont les contours esthétiques sont en parfaite adéquation avec la délicatesse poétique de ses deux précédents disques (Tissé en 2022 et Oizel en 2024), Marion Rampal a fait appel à son complice guitariste et arrangeur Matthis Pascaud et quelques fines lames du jazz hexagonal : Simon Tailleu à la contrebasse, Thibault Gomez au piano et Raphaël Chassin à la batterie, se payant même le luxe d’un invité de prestige en la personne de Bill Frisell, le temps d’un « Skylark » d’une poignante beauté.

À l’écoute de ce qui est une vraie déclaration d’amour, on devine que Marion Rampal arbore un large sourire, ce même sourire dont Abbey Lincoln soulignait la présence sur les visages de ses étudiants quand ils travaillaient avec elle à Boston une composition de Kid Ory. Surtout, il faut souligner avant toute chose sa capacité à rester elle-même, à poursuivre le travail de modelage de son idiome – profond et évanescent à la fois, d’un onirisme lumineux – dans le plus grand respect d’un répertoire qu’il s’agit pour elle de faire vivre encore et encore. Abbey Lincoln, toujours selon les propos de Jean-Philippe Allard qui la connaissait si bien, « aurait aimé qu’on reprenne sa musique ». Nul doute que ce Song for Abbey aurait été pour elle une source de joie.

par Denis Desassis // Publié le 25 janvier 2026
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