Scènes

Martial Solal et Stefano Bollani à Aix-en-Provence

Martial Solal, pour sa dernière tournée – mais pas vraiment des adieux – s’est allié à Stefano Bollani pour un duo qui a comblé la salle et le public du Grand Théâtre de Provence à Aix ce 13 mai 2014. Il nous a confié ensuite : « J’ai inventé certaines choses que j’aimerais inscrire sur disque. »


Solal comme solaire… Solaire comme Bollani… Pourtant, la si grande scène du si Grand Théâtre de Provence à Aix est dans le noir. Seules deux taches de lumière tombent sur les grands Steinway accouplés en cénotaphe d’ébène. Sept ou huit mètres séparent Martial et Stefano. Séparent ? Non. Pas plus que les années. L’octo et le quadra sont dans le rapport filial, de filiation musicale, par-delà le jazz, et totalement jazz.

On se retrouve après le concert autour de Martial Solal. « Avec qui aurait-il voulu jouer ? » Son regard s’envole vers les souvenirs, mais esquive la nostalgie : « Il y a tant de musiciens talentueux, tant de musiciens qui apparaissent ! Il y en a moins, il est vrai, qui s’imposent par leur originalité, leur style. Je ne m’intéresse qu’à ceux qui dégagent une personnalité. Non, je n’en vois pas tant que ça finalement… Mon cercle d’amour se rétrécit de plus en plus. Comme ça, spontanément, je pense à Jean-Michel Pilc, Éric Watson – de vrais beaux pianistes. Christophe Monniot – un projet qui n’a pas abouti, le producteur ayant perdu son carnet de chèques… »


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Martial Solal © Gérard Tissier

Un bon millier de spectateurs dans ce beau théâtre musical. Le son est parfait, encore qu’en tout acoustique, chaque piano aurait été mieux perçu individuellement. L’un en costume anthracite, l’autre décontracté, catogan grisonnant. Devinez qui est qui. Le premier enclenche le miracle : non pas un accord (Solal égrène et ne plaque pas) mais déjà une esquisse mélodique, amorce d’une heure et demie qui va émerveiller la salle. « Alors, avec qui n’aimeriez-vous pas jouer ? » (rires)… « Ce n’est pas gentil comme question ! » Car Martial Solal n’est pas du genre à « balancer »… « Il y a beaucoup de musiciens d’aujourd’hui qui ne m’intéressent pas vraiment. Quant à ne pas jouer avec eux, non, ce n’est pas la question. Du moment qu’il y a le talent, le métier, tout est possible. » Il préfère citer des références positives. Chick Corea plus qu’Ahmad Jamal : « Il joue très bien, Jamal, mais il ne travaille plus son piano depuis longtemps. » L’instrument l’exige, il faut travailler chaque jour. » Chose que lui-même a faite, avant le concert, pendant une heure et quart, et qu’il pratique au long de ses journées bien ordonnées : dès le matin, jouer sur son Kawai au clavier réglé « dur », respecter la sieste de son épouse… puis cinq kilomètres de marche soutenue le long de la Seine.

On évoque Claudia Solal, sa fille. « Sa voix, son chant si particulier… Elle me fait pleurer. Elle aussi sait s’entourer : Benjamin Moussay, excellent pianiste aussi, Jean-Charles Richard aux sax… Je n’oublie pas non plus Baptiste Trotignon, Jacky Terrasson, bien sûr… La liste est longue, quand même. » Je lui apprends la mort de Guy Longnon ; il accuse le coup, s’attriste. « Il jouait bien ! Il enseignait à Marseille. Avec Sydney Bechet, oui, il en a eu assez au bout d’un moment. Bechet avait un côté « show bizness », une envie de grand public… Et il a réussi, c’est vrai ! » Martial Solal a lui aussi beaucoup joué avec Bechet.

On parle ensuite d’Ellington, qu’il a cité à plusieurs reprises pendant le concert, avant ses envolées avec Stefano Bollani. « Ce sont des choses qui tombent sous les doigts. On a l’impression que le public les connaît et c’est un plaisir qu’on lui donne. C’est comme si vous décidiez de faire un discours sur un sujet comme la cuisine par exemple, tout le monde va s’y intéresser. Si vous parlez de… l’anthropologie, il y en aura moins qui suivront… » On aura pu suivre ainsi « Oleo », de Sonny Rollins, « The Man I Love », et même du Martial Solal… : « 144 à la blanche. »


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Martial Solal © Gérard Tissier

On trinque. « A votre santé ! » « Je touche du bois. Vous savez, la santé, un jour on va bien, le lendemain on est mort. Il ne faut pas se faire trop d’illusions. »

« J’aime bien jouer en club, avec les gens tout près. Ce soir il y avait du monde, mais je ne voyais personne… J’aime bien voir les visages, savoir s’ils sont contents ou tristes, s’ils font la gueule. Pour nous qui travaillons beaucoup à la maison, le bonheur, c’est quand on est là, en concert. » Et d’ajouter, l’œil malicieux : « Je vais à mon concert… pour entendre enfin de la bonne musique ! Je suis très optimiste ! »


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Martial Solal et Stefano Bollani © Gérard Tissier

Et Stefano Bollani ? « On a beaucoup joué en Italie il y a sept ou huit ans. Ça a collé tout de suite. » Une belle complicité en effet, avec une certaine tendance dominatrice chez le Milanais, qui gigote sur son tabouret, piaffe, tape du pied, se réfrène sans doute, tandis qu’à l’autre clavier, ou bien sur le même, à quatre mains, son comparse d’un soir retrace un sillon de plus de huit décennies.

Et la composition ? « Je compose moins ; je suis en train de réunir tout ce que j’ai écrit pour en faire un recueil d’une cinquantaine de thèmes, les plus intéressants. Et puis, même si je n’ai un concert que dans deux mois, il faut que je travaille tous les matins. Je voudrais arrêter ces maudites gammes ! Mais comment faire ? Si vous ne les faites pas… vous devenez Ahmad Jamal – qui n’est pas si mal, hein ! »

« J’ai une envie de disque en solo parce que j’ai découvert de nouvelles façons d’harmoniser, inventé des choses que j’aimerais graver. Mais ce n’est pas le moment de les jouer, le public n’aimerait pas… »