Chronique

Michael Schiefel

Platypus Trio

Michael Schiefel (voc, elec), Jörg Brinkmann (cello, elec), Miklós Lukács (cymb)

Label / Distribution : BMC Records UVM Distribution

L’ornithorynque [1] est un animal bien étrange. À lui seul une curiosité digne des contes. Mammifère et ovipare, vivant dans l’eau et sur la berge, portant fourrure et pourvu d’un bec qui le ferait passer pour un canard. On le croit ridicule, il est attendrissant. On pense qu’il est un compromis un peu boiteux construit avec les restes inusités du règne animal ; il en est une forme de synthèse poétique. C’est le personnage central d’une fable aborigène qui raconte la bataille des dynasties animales pour compter l’ornithorynque dans leurs rangs, et le refus poli de l’intéressé : pas question de se limiter à un genre. C’est également sous la bannière de ce malicieux platypus que le chanteur allemand Michael Schiefel rallie son trio. On ne saurait y voir déclaration d’indépendance plus claire.

Pour son second album chez Budapest Music Center après l’inégal Gondollied In Sahara, Schiefel retrouve le joueur de cymbalum hongrois Miklós Lukács et son compatriote, le violoncelliste Jörg Brinkmann pour un trio aux allures étranges et oniriques. On sait le chanteur, dont la voix claire et perchée n’hésite pas à se doubler d’effets électroniques et de boucles, friand des univers musicaux divers qui vont du classique à la pop la plus alcaline. Dès « Listen ! », le propos est exposé sans ambages : le trio voguera entre les genres et les grammaires comme l’ornithorynque se rit des classes définies par les entomologistes. Le cymbalum et le violoncelle s’approchent au plus près de ce que pourrait être un trio voix/piano/contrebasse, mais bien vite la couleur diffère, se fait changeante, et peut en un instant se muer en orchestre de chambre à l’attelage étrange, entre folklore imaginaire et brusque lyrisme de l’archet.

La voix même de Schiefel semble tout droit sortie de chez Kurt Weill avant que, sur « Platypus Meditation », les onomatopées ne se teintent d’un songe New-Age plein d’humour. On songe parfois, dans un morceau exubérant comme « Platypus Happy », où violoncelle et cymbalum tiennent une rythmique sautillante, à ce qu’Andreas Schaerer propose au sein du groupe Hildegard Lernt Fliegen. Car les péripéties vécues par l’animal sont détaillées en sept tableaux colorisés par les deux comparses. Ils encadrent la longue pièce « Dreamtime Platypus » qui narre le fameux conte de manière très théâtrale. Lukács joue de la profondeur cristalline de son instrument pour se perdre dans la grande musicalité de Brinkmann, qui sait changer en un instant, du pizzicato à l’archet, la direction de ce trio. Un disque attachant et farouche, à l’image de son totem, dont on peut s’enticher même si l’on entend rien à la taxinomie.

par Franpi Barriaux // Publié le 5 janvier 2015

[1En anglais « platypus », qui donne son nom au trio.