Scènes

NJP 2013 - Echos des Pulsations - 16/10

Première incursion citoyenne au Théâtre de la Manufacture de Nancy pour une nouvelle soirée grand écart. D’un côté, le swing à l’ancienne de Django à la Créole, de l’autre les expérimentations de So Purple.


Difficile d’imaginer deux formations plus dissemblables que Django à la Créole et le trio So Purple ! Il n’y a pas si longtemps, un débat agitait la jazzosphère dont certains membres étaient en quête d’une définition du mot « jazz ». Nous ajoutons ces deux pièces à un dossier compliqué, sans penser qu’elles aideront à trouver une réponse satisfaisante…

Richard Bona, Cassandra Wilson et le roué Raphaël Gualazzi sont au Chapiteau de la Pépinière, qui va faire le plein, Kas Product fait son retour à l’Autre Canal. De quoi attirer du monde et raréfier le public qui a fait le choix du Théâtre de la Manufacture. On ne peut pas toujours jouer à guichets fermés, surtout quand la programmation prend le risque de créer une fracture dans les esprits.


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Evan Christopher @ Jacky Joannès

Django à la Créole a été créé il y plus de six ans par le clarinettiste Evan Christopher qui, invité à Paris après l’ouragan Katrina, a eu l’idée d’associer le swing de Django Reinhardt et le jazz Nouvelle-Orléans : cette créolisation n’est pas une idée neuve. Elle remonte à 1938, lorsque l’orchestre de Duke Ellington, en tournée en Europe, découvrit la musique de Django. Trois musiciens, dont le clarinettiste Barney Bigard, voulurent enregistrer avec lui et furent les premiers à imaginer la friction entre ces deux langages qui, une fois unis, en dessinaient un nouveau, en l’épiçant de rythmes caribéens et latino.

Evan Christopher joue les pédagogues, il prend le temps d’expliquer, en français, la genèse de la musique qu’il aime, et de présenter une par une les compositions que le groupe interprète devant un public très calme, parfois à la limite de l’assoupissement. Malgré ces assauts de gentillesse, on ressent comme un malaise face à cette musique surannée, tout en alternance de tempos rapides et lents, assez ennuyeuse. Le guitariste David Blankhorn exécute à doses mesurées de paisibles solos avec le soutien mécanique de David Kelble (guitare rythmique) et Sébastien Girardot (contrebasse). Voilà comment 75 minutes s’écoulent, sans surprise, il faut bien le dire ; on regarde sa montre : il ne se passe pas grand-chose qu’on ne connaisse depuis longtemps. Bien sûr, c’est un pan de l’histoire de la musique qui se joue là, dans une célébration vieillie, comme si on visitait un musée ou qu’on feuilletait un album de photographies jaunies en se souvenant des anciens avec la pointe de tendresse qu’ils méritent. Mais le passé est le passé…

Quand Charlie Davot (batterie), Paul Brousseau (Rhodes, synthétiseurs, effets), Médéric Collignon (Human Bass, clavier, voix) montent sur scène, on se dit qu’on a dû s’assoupir un bout de temps… et se réveiller dans une époque inconnue où la musique a subi une mutation transgénique. So Purple joue depuis quelques minutes à peine que déjà les premières personnes gagnent la sortie à pas feutrés, désorientées par ces turbulences venues d’ailleurs. Il est vrai que la rupture est violente !


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Médéric Collignon @ Jacky Joannès

Cette fois, la mélodie est remisée au placard - place à une indéfinissable quête de pulsions souterraines, de funk électronique et d’élans hypnotiques à coloration spatiale. Bien malin qui trouvera un mot pour définir ce que le trio est en train d’improlivrer [sic] sur scène. Médéric Collignon, fidèle à son habitude, joue de sa voix comme d’un instrument : cette fois, c’est une Human Bass qu’il obtient en synthétisant son chant par le biais d’un clavier et d’un vocoder (une pratique déjà ancienne chez lui) pendant qu’une frénésie incontrôlable s’empare de ses bras sous les effets d’une basse imaginaire. Paul Brousseau utilise lui aussi sa voix pour moduler les sons de ses claviers et participe à la course rythmique avec son Fender Rhodes. Seule la batterie de Charlie Davot, dénuée de tout adjuvant électronique, est bio - qu’on nous pardonne l’expression ; elle n’est d’ailleurs pas sans évoquer çà et là le drumming de Bill Bruford à l’époque où King Crimson s’essayait sur scène à ses premières expérimentations en trio. Ce King Crimson que Collignon a récemment revisité avec A la recherche du Roi Frippé. Ces trois-là cherchent, la matière sonore qu’ils manipulent est mouvante, comme en fusion ; on imagine des bouillonnements à la surface d’une eau trouble, la brûlure n’est jamais loin. En partant en quête de paysages inexplorés, ils prennent des risques - on ne peut que les en remercier - dont celui d’effrayer les plus craintifs qui, de toutes façons, ne sont plus là. La salle s’est en partie vidée pendant cette prestation volcanique. Tant pis pour eux, même si on peut le regretter : est-il donc si pénible d’accepter l’intranquillité de la découverte, attitude certes moins rassurante que celle qui consiste seulement à reconnaître ? Vaste question…

La cause de ce malaise réside aussi dans la confrontation forcée de styles pour l’heure inconciliables. Entre eux, pas de créolisation possible, cette union-là devra attendre encore un peu !

À suivre…