Scènes

Nouvelles étoiles du ténor

Compte-rendu de concerts au Festival Jazz des Cinq Continents, Marseille


On aurait presque pu baptiser le Cité Phocéenne « cité éolienne » au mois de juillet 2017, tant les saxophonistes ténor d’exception ont pu ravir les publics à l’occasion du Festival Jazz des Cinq Continents, au-delà des purs jazzophiles.

La jubilation de Sons Of Kemet

Ainsi de Shabaka Hutchings, de passage sur le toit-terrasse de La Friche-La-Belle-de-Mai avec Sons Of Kemet. Africanismes et coltranismes, plus que bienvenus, tissent la trame du jeu de cette nouvelle étoile de l’instrument, vu au début du mois avec The Ancestors au Charlie Jazz Festival. Ici avec un tuba qui part joyeusement en vrille et deux batteries faussement sur le même motif mais toujours parfaitement décalées, le jeune londonien mène une sarabande dionysiaque, entraînant dans une transe collective un public exigeant et familial –on croise des figures du quartier populaire sur lequel La Friche commence enfin à s’ouvrir (il faut concéder que pour cette soirée d’ouverture, l’entrée était gratuite).

« Mais il n’a joué que trois morceaux » entend-on à l’issue d’un concert époustouflant… mais quels morceaux ! Sons Of Kemet embrase l’atmosphère entre la quête de suraigus du sax ténor et les infra-basses générées par les batteries et le tuba, développant un jeu de questions/réponses absolument jubilatoire : cette fanfare de poche s’inscrit bien dans la recherche d’un jazz décolonisateur des consciences et des corps, qui fonde la démarche de Mr Hutchings.

Kamasi Washington, surnaturel

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Kamasi Washington et son groupe (dessin de Malika Moine)

C’est venus du cœur de la Colère Noire (au sens de Ta-Naeshi Coates) étatsunienne que Kamasi Washington et ses musiciens étaient attendus. Le fort mistral de ce jour n’a pas permis de faire de balance dans les jardins du Palais Longchamp ? Qu’importe, le saxophoniste ténor californien annonce la couleur : « C’est le dernier concert de la tournée alors on va faire un spécial pour vous ce soir ». Entouré de musiciens recrutés pour cette tournée, il se bat vaillamment contre le vent du nord et, ma foi, il semble qu’il finisse par vaincre, tellement son jeu est naturel, voir surnaturel.

On sait qu’il a de qui tenir, quand son père, Rickey Washington, s’immisce au saxophone soprano sur un « Misunderstanding » qui a tout d’un standard pour le 21e siècle : les volutes paternelles emportent le fils et son gang dans un maelström de sensations colorées. Patrice Quinn, la chanteuse, est bien la pythie de l’orchestre, déployant sa voix et son corps dans une transe revendicative. Le contrebassiste, qualifié de « young genius » par le colosse californien, se voit octroyé un solo digne des meilleures séquences du jazz actuel, prenant son temps pour casser le tempo et entraîner le groupe sur des chemins vertigineux. Et le tout de s’achever dans une de ces « collectives » bien sentie : Kamasi Washington est bien ce « leader sans pouvoir » que le jazz attendait !