Tribune

Off Minor, Monk en reprises majeures

Tour d’horizon des reprises du thème en quatre étapes vertigineuses.


Off Minor © AB/FPB/GBB

Fêter les cent ans de Thelonious Monk, ce n’est pas seulement célébrer un nom, une silhouette, une histoire. Il s’agit également de rendre hommage à son rôle de passeur, référence pour de nombreux musiciens, parmi les plus audacieux.

On ne compte pas les reprises, de « Round Midnight » à « Brilliant Corner ». Quitte à collectionner les dates anniversaires, ajoutons au centenaire la célébration d’un titre que Monk composa lorsqu’il avait 40 ans. « Off Minor », passé à la postérité dix ans après avec Coltrane et Blakey, semble être le terrain de jeu favori des esprits frappeurs.
Tour d’horizon en quatre étapes vertigineuses.

Penchons-nous d’abord sur l’original. Enregistré pour la première fois le 24 octobre 1947, dans le cadre de sa seconde Blue Note Session avec Art Blakey (déjà !) et Gene Ramey à la basse, il est délié, avec un piano très en avant où l’on reconnaît immédiatement l’inimitable main droite de Thelonious Monk, à la fois imprévisible et précise. Elle s’appuie sur une rythmique sèche et agressive qui ne sort guère de sa ligne. « Well You Needn’t » qui fut gravé pour la première fois le même jour avec un personnel identique est formellement équivalente, à ceci près que la basse de Ramey y est davantage incisive. Une décennie plus tard, les deux morceaux, décidément liés, se retrouvent sur Monk’s Music, dans une formule qui a évolué et s’est patinée avec les ans. Monk aime passer sa musique dans un « bain d’acide », suivant la formule d’André Hodeir. Constatons que l’acide a ici des propriétés astringentes.

Bien sûr, la présence de Coleman Hawkins et John Coltrane, tout comme ce solo emblématique d’Art Blakey, sont une part de la légende de cette partition dense dont le piano n’est plus que le squelette, joliment dansant au gré des frappes dissonantes. Sur le disque, « Off Minor » précède « Epistrophy », une suite que le Kronos Quartet aura utilisée à l’occasion d’un disque avec Ron Carter en 1984 et qui démontre la cohérence rythmique et mélodique du compositeur. Comment ce morceau, peu joué par Monk en solo à l’instar d’« Epistrophy », a-t-il été envisagé par certaines fortes têtes, légataires plus ou moins légitimes ? Réponses avec Alexander von Schlippenbach, Ran Blake, Steve Lacy et Anthony Braxton.

Alexander von Schlippenbach, Monk’s Casino (Intakt Records, 2005)

Alexander von Schlippenbach voue à Thelonious un amour inextinguible. Fondateur du Globe Unity Orchestra, le Berlinois est un éclaireur dans la déconstruction des standards de Monk. C’est à dire pas uniquement un pionnier, mais aussi un improvisateur qui aime à montrer la voie. Encore récemment, dans un concert pour la radio allemande, il enregistrait « Epistrophy » en compagnie du clarinettiste Rudi Mahall. On retrouve ce dernier dans ce triple album qui sonde avec enthousiasme l’œuvre de notre centenaire.

Certains morceaux semblent imploser, à l’image de « Bemsha Swing », d’autres avoir le diable aux trousses comme « In Walked Bud »… Sans être une reprise à la lettre, « Off Minor » paraît plus sage ; l’acide a ici d’étranges pouvoirs corrodants. La clarinette basse de Mahall introduit un thème légèrement cabossé dont le piano est volontairement absent. Il s’insérera dans le trafic quelques mesures plus tard avec une posture exclusivement mélodique que la trompette d’Axel Dörner viendra très vite entamer pour reprendre la main, faisant presque disparaître le clavier, revenu aux tâches rythmiques. Le morceau est court et très percutant. Il s’appuie à l’instar de l’original de 1957 sur une forme de rudesse, ici confié aux deux soufflants du quintet


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Ran Blake, Epistrophy (Soul Note, 1992)

Autre admirateur de Monk, Ran Blake entreprend en solo d’investir « Off Minor ». Il faut tout le génie de la main gauche de Blake pour conserver une rythmique instable. Elle permet de continuer à donner du relief à l’ensemble qui s’accroche aux crêtes, retient quelques mouvements et laisse s’échapper des instants joliment concertants. Avec Blake, cette plongée soliste dans l’univers de Monk tient de l’intime. Les 99 secondes du morceau sont un précipité où la place est finalement laissée au silence, tant les courtes suspensions entre les brisures des phrases mises bout à bout sont plus disertes que le piano lui-même. Ici « Off Minor » est la pièce d’un puzzle qui représente tout entier ce que Blake a puisé dans cette musique. Comme nous l’écrivions, Monk est une manière pour Ran Blake de raccrocher certains wagons dans son approche globale de la musique.


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Anthony Braxton, 23 Standards (Quartet) 2003 (Leo Records, 2004)

On sait que pour Braxton, les standards sont une grammaire à laquelle il peut insuffler de nouveaux langages. Envisager la musique d’hier avec le présent voire le futur permet de se ressourcer tout en continuant à avancer comme à se confronter. C’est ainsi qu’avec Ran Blake, encore, ils avaient enregistré une version époustouflante de « Round Midnight » sur A Memory of Vienna. Si certains titres de Monk sont très présents dans sa discographie, majoritairement en solo comme « Well You Needn’t », « Off Minor » est un matériau relativement neuf lorsqu’il s’y attelle dans ce disque de standards enregistré en quartet.

Lorsqu’il a consacré un disque à Monk (6 Monk’s Compositions (1987)), notre titre en est absent. 23 Standards (Quartet) 2003) est un témoignage d’une série de concerts avec Kevin Norton aux percussions et Kevin O’Neil à la guitare. C’est à l’occasion du Roma Jazz Festival qu’est captée cette déconstruction méthodique où le thème se faufile de l’alto à la contrebasse d’Andy Eulau en décrivant de multiples détours. Le morceau est long, comme pour mieux envisager toutes les pistes, de la plus droite à la plus sinueuse sans tenir compte des multiples dévers. La version de Braxton est le formidable alliage d’une forme de douceur entretenue par Norton et Eulau avec autant de détonations successives entre une guitare incisive et d’un saxophone contondant. Au delà de l’approche très braxtonienne de la partition, cette reprise démontre la malléabilité de la musique de Monk.


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Steve Lacy, Five Facings (FMP, 1996)

Cinq pianistes pour Steve Lacy. Autant de duos différents pour des visites de standards parmi lesquelles Monk a une place de choix. Comme von Schlippenbach, Lacy entretenait avec la musique de Thelonious Monk une relation particulière, obsessionnelle. Sur ce disque où l’on retrouve Marilyn Crispell ou Ulrich Gumpert, il est l’auteur de bon nombre des titres. « Off Minor » est enregistré avec Misha Mengelberg qui s’y entend tout autant en sphère monkienne. Le co-fondateur de l’ICP Orchestra, pareillement membre du Globe Unity Orchestra de Schlippenbach, a d’ailleurs enregistré avec Han Bennink et George Lewis une version remarquée de notre titre sur Dutch Masters où Lacy tient également une bonne place. C’est ce qui a présidé au choix de ce disque plutôt qu’à l’emblématique More Monk, paru chez Soul Note en 1991. L’approche du duo est d’ailleurs similaire au solo de saxophone soprano.

Les deux improvisateurs, très complémentaires, étirent le thème tel un élastique prêt à céder. C’est une mise à plat, un comble pour une musique habituellement perçue comme cubiste. Une tentative de percer le mystère d’un swing claudicant en le passant au ralenti pour mieux en appréhender le grain et chacun des détails. Une lecture amoureuse, la plus sensuelle de toutes.


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Reprendre du Monk est chose commune. Sur les dix dernières années, de Bill Carrothers à Roy Haynes, ils ont été nombreux à s’essayer à une appropriation de ce thème au charme particulier, avec plus ou moins de réussite. Le choix de ces quatre facettes est tellement subjectif qu’on aurait pu y ajouter Freddie Hubbard ou Jamaaladeen Tacuma. Stéphane Tsapis, qui l’enregistra sur Charlie et Edna avec Maki Nakano en 2014, nous en livre le secret : « C’est certes un morceau au charme particulier, mais pas seulement… On ne sait pas trop dans quelle tonalité on est, et ça permet de le triturer dans tous les sens ». Rien de mieux pour clore notre enquête.