Chronique

Pago Libre

Stepping Out

Label / Distribution : Leo Records/Orkhêstra

John Wolf Brennan, ce compositeur, leader, pianiste et multi-instrumentiste suisse d’origine irlandaise à l’activité impressionnante, livre avec « Stepping Out » le dernier opus de sa formation atypique Pago Libre. Si le piano et la basse sont des piliers du jazz, en revanche, on est plus accoutumé à voir un quartet complété par un saxophone et une batterie que par un violon et un cor !

Cette musique est un exemple typique de jazz « européen » où la maîtrise et le savoir d’instrumentistes formés à la rude école du classique s’allient à la pulsation et à l’improvisation propres au jazz. Dans le ciel du jazz européen on peut distinguer toutefois plusieurs constellations : celle du free pur et dur, explosif, pas toujours d’accès commode, comptant des étoiles de magnitude élevée comme Alexandre von Schlippenbach et Evan Parker, celle des big bands plus ou moins déjantés où brillent de mille feux le Vienna Art Orchestra, l’Italian Instabile Orchestra ou le Willem Breuker Kollektief

Notre Helvéto-celte serait quant à lui, comme certain homme politique en son temps, « ailleurs ». Il n’y est pas tout seul ; Gianluisi Trovesi, par exemple, lui tient compagnie.

Pourquoi « ailleurs » me demanderez-vous ? Et bien tout d’abord, par le goût pour l’instrumentation originale. Outre les cors (français et « des Alpes ») confiés à Arkady Shilkloper, on trouve en effet sous les doigts du leader un arcopiano, un pizzicatopiano et un mélodica. Ensuite, parce qu’on entend dans les dix compositions originales qu’on trouve sur cet album, plus d’évocations des musiques populaires d’Europe centrale que de réminiscences du « great american songbook » ou de traces de la musique afro américaine.

Le violon, brillamment tenu par Tscho Theissing, y mène souvent le bal, comme le ferait le saxophone dans un quartet classique. Mais le cor n’est pas en reste, comme le démontre son spectaculaire solo dans « Komm Ins Off ‘Ne / Step Out », le quatrième titre ou sa belle mélopée d’« IntermeZZo », où il est rejoint brièvement dans un très beau moment par l’archet du bassiste ; le duo est bientôt relayé par le piano brisant quelques accords sur fond de longs aigus murmurés par le violon.

Cette instrumentation originale nous vaut d’ailleurs les meilleurs moments de ce disque, car elle produit des alliances de timbres aussi réussies qu’inusitées : le meilleur exemple en étant « Let It Find U », tout en demi-teintes où, après une introduction qui voit les pizzicati du violon se mêler à ceux de la basse, le mélodica et le cor exposent ensemble une belle mélodie pensive. La plage suivante, « Alpine Sketch », nous réserve un contraste saisissant avec l’entrée en lice, un peu éléphantesque, du cor des Alpes lui-même.

Pendant toutes ces fantaisies, le groupe peut toujours compter sur le son rond, juste et plein de la basse de Georg Breinschmid pour tenir la maison, laquelle basse est aussi capable de mettre le groupe sur les bons rails comme dans son introduction dynamique de « Rasende Gnome ».

Au final, c’est une musique fraîche et plaisante, aux ambiances variées, traversant de nombreux styles, riche mélodiquement, que nous livrent là ces quatre virtuoses, même si on aurait pu souhaiter, comme le titre de l’album le suggère, que toute cette maîtrise et ce savoir soient parfois bousculés par quelques dérapages, que les musiciens se « lâchent » davantage, ôtant ainsi à ce disque son aspect un peu retenu et léché.