Chronique

Philippe Canovas Trio

E Turquoise

Philippe Canovas (g, comp), Matis Regnault (b), Christian Mariotto (d).

Label / Distribution : Auto Productions

E Turquoise, mais pourquoi donc ? On peut évidemment s’attarder sur l’idée d’une couleur imaginaire – turquoise, en l’occurrence – qui unirait les 14 compositions de ce disque signé Philippe Canovas. Ce dernier rappelant en outre que Mi (E en notation anglo-saxonne) est le premier accord qu’on apprend lorsqu’on débute à la guitare. Mais cette vision, assez abstraite après tout, est-elle la bonne pour ce qui nous concerne ? Pas si sûr, ou du moins pas seulement.

On lui préférera l’autre point de vue annoncé sur le livret du disque, celui d’un accord qui serait le début de belles histoires. Car les belles histoires, E Turquoise en regorge en effet, qui mettent en lumière le talent de celui qu’on connaît depuis pas mal d’années et qui, au-delà d’une certaine discrétion – le personnage est ainsi fait – a su faire la démonstration d’un sens aigu de la narration et de la construction de scénarios à rebondissements. Souvenons-nous des 20 miniatures de son album solo Thanks en 2012 ou de ses aventures au sein d’un autre trio, Tu Danses ? [1].

Canovas, compositeur kaléidoscopique, est un amoureux du beau son, qu’il a peaufiné en recourant aux différents effets usuels (distorsion, réverbération, delay…) qui lui permettent toutes les modulations, comme autant d’échos de ses émotions successives. Sa guitare, une D’Angelico Excel DC réputée pour sa polyvalence et son confort de jeu, plus qu’un instrument de musique, est une palette au moyen de laquelle il peint une multiplicité de nuances déployées avec une forme de gourmandise partagée. Il faut dire qu’il peut pour cela compter sur la fidélité de son ami et batteur Christian Mariotto [2], qu’on sait expert en climats changeants, ce que démontrait son album Mental Palace (auquel Philippe Canovas était convié, évidemment) et sur l’inventivité du jeune contrebassiste Matis Regnault. Avec ces trois-là, chaque composition est ici le prétexte à une nouvelle exploration, qui rebat les cartes de la précédente et vous entraîne dans une autre direction. Cet art de l’inattendu savamment échafaudé n’est-il pas synonyme de jazz, après tout ? E Turquoise se révèle au bout du compte comme un véritable carnet de bord, voire un parfait manuel du savoir-faire « guitaristique », énoncé par un gentleman des cordes. Jamais démonstrative et encore moins laborieuse, cette heure de musique roborative est une des belles surprises de cet automne.