Portrait

Philippe Méziat : faire vivre le jazz et les musiques improvisées à Bordeaux


« Ainsi, pour aller très vite, dirons-nous que le jazz comme art (et non comme simple véhicule, média) consiste en un jeu infini sur (et à l’intérieur de) ses propres codes. […] Le jazz est ainsi toujours « possible », comme la poésie, la peinture, même si, plus que jamais, on doit le concevoir comme « à venir », et certainement pas dans la simple répétition de ce qui fut. »

Quand on essaye tant bien que mal d’écrire sur le jazz, il est bon, pour éviter que l’ego n’enfle et ne se boursoufle jusqu’à grimper à des hauteurs mésosphériques, de savoir que des prédécesseurs existent et que quelques-uns de leurs écrits peuvent nous être des leçons. Philippe Méziat, l’auteur de ces phrases, est de ceux-ci. Une lecture, même rapide, de quelques uns de ses articles suffira à vous en convaincre.
S’il n’a pas abandonné ses travaux de plume (les lecteurs de JazzMagazine/JazzMan, comme les habitués de ces pages le savent), Philippe Méziat ne s’est pas contenté du point de vue de l’analyste. Organisateur de festival, il fut une figure majeure de la scène culturelle d’Aquitaine. Et si j’utilise le passé c’est qu’il est hélas possible que les difficultés aient, cette fois, raison de son enthousiasme.
Mais revenons sur les prémisses de cette triste fin.
Tout commence avec le Bordeaux Jazz Festival.

"Philippe Brenot souhaitait un événement sur Bordeaux, et quant à moi j’avais la matière d’une demi-douzaine de festivals dans la manche tant le jazz vif était peu représenté dans cette ville, dans le département, la région. Je n’avais pas organisé un seul concert de ma vie, et à vrai dire, de cette première édition [2001, ndlr], je me souviens de la programmation, du travail de négociation avec les agents ou les musiciens, mais le reste, l’intendance… c’est Philippe Brenot qui a tout assumé. J’ai écrit les textes de notre « journal-programme », et je ne me suis occupé de rien d’autre que de « l’artistique ».
Au final, nous avions un déficit important, et c’est encore l’association de Brenot, qui « supportait » le festival qui a épongé les dettes. D’évidence, il fallait soit abandonner tout de suite, soit procéder autrement. J’ai opté pour la seconde solution, ce qui m’a amené - un peu contraint et forcé - à devenir le directeur du festival, à tout prendre sous ma responsabilité, et à proposer à Philippe d’être le président, attentif mais lointain, de notre association. Du coup, il m’a fallu chercher un « administrateur » (je ne savais même pas que ce métier existait, ni à quoi il correspondait) pour monter l’association et visser les boulons de nos dossiers. […] Ce fut une administratrice (Anne Sorlin, ndlr), et elle a accepté de travailler gracieusement au début ; mais nous avons échoué à convaincre la DRAC, eu beaucoup de difficultés avec le département et la région et, finalement, au terme de cette deuxième édition obtenu un bilan financier équilibré à 30 euros près. Un vrai miracle, dû essentiellement au bénévolat. Ensuite, jusqu’en 2004 nous avons fonctionné ainsi, et tout doucement il nous a été possible de rémunérer un peu le travail d’administration, et moi-même comme directeur. Des sommes très modestes, mais nécessaires pour que le travail effectué soit reconnu, au moins symboliquement.
2004 a marqué un tournant, avec « l’invention » des concerts à 5 euros ; puis, en 2005, nous avons amélioré l’accueil dans notre lieu (la Halle des Chartrons), et encore « inventé » le « stand des tartines » qui a fait une part du succès populaire du festival. Les gens étaient heureux de se retrouver, il y avait une vraie communication, un vrai plaisir d’assister à des concerts de musiciens peu connus, et jusqu’en 2008 nous avons ainsi connu une croissance constante."


JPEG - 19 ko
Joëlle Léandre © Bruce Milpied

Une association est considérée au poids de ce qu’elle coûte

Si on ne se penche que sur les aspects publics et artistiques, l’histoire du Bordeaux Jazz Festival (BJF) a des allures de réussite. Mais, au bon sens qui veut que le succès, répété, assure la pérennité d’un événement, s’opposent les logiques pour le moins singulières du système de financement culturel.
"Le BJF commençait à être connu, repéré, et le public (5 000 personnes en moyenne par année) en souhaitait le retour. Ce qui ne suivait pas, c’étaient les financements publics, et chaque année nous étions sur la corde raide. Chaque année nous avons rappelé aux partenaires essentiels (mairie, département, et région dans une moindre mesure) que la réussite du festival, incontestable, étonnante même vu la programmation, méritait un soutien plus énergique, de façon marquée, pour que les acteurs de cette manifestation (nous étions deux à faire le travail de cinq personnes) puissent s’y retrouver au-delà du plaisir manifeste de « fabriquer » quelque chose de beau, d’intelligent, de « partagé » ! Et comme l’administratrice était d’une rare probité, et qu’elle n’aurait pas supporté le moindre déficit, nous réussissions même à mettre un peu d’argent de côté.
Or, il ne faut jamais faire ça ! Ne jamais réussir une entreprise pour un coût réduit et croire qu’on va demander ensuite les moyens de travailler « normalement » ! Erreur ! Faute ! Les partenaires vous disent : « Bravo, vous êtes formidables, continuez ainsi »… Quand ils vous disent quelque chose, d’ailleurs, parce que la plupart du temps ils s’en moquent. Une association est considérée au poids de ce qu’elle coûte. Si vous pesez, disons 10 000 euros, pour les collectivités c’est « peanuts », et en gros on ne se préoccupe pas de vous.
Ce festival n’aurait jamais dû exister, tenir debout. Ce festival était une erreur. Dans la France des années 2000, il n’y avait déjà plus d’argent public pour faire exister durablement une manifestation de ce genre, ambitieuse. Car nous étions ambitieux, et nous avions raison de l’être ! Vouloir faire entendre l’inouï, le méconnu, le jazz vif, tout ce qui fait l’urgence de cette musique aujourd’hui, à un public très diversifié, pour des tarifs de concerts imbattables, dans une ambiance de fête et de rencontre, c’était un projet à la Jean Vilar. Donc, tout à fait anachronique. On ne procède pas ainsi dans l’action culturelle dans les années 2000, sauf quand on a démarré dans les années 70 et qu’on est déjà établi."
Jet d’éponge en 2008, dans la lassitude et le découragement des deux organisateurs. Mais le renoncement est, cette fois, temporaire. De nouveaux solliciteurs arrivent, assez vite, qui parviennent à convaincre Philippe Méziat de se relancer dans l’aventure des festivals.
« Yan Beigbeder. A la fois ami, programmateur (« Jazz à Luz », « À voix haute » à Bagnères-de Bigorre…), assidu au BJF, venait de s’installer à Bordeaux avec son association « Einstein on The Beach ». Vers le mois d’octobre 2009, nous devisions, nous cherchions quoi faire à Bordeaux pour que ces musiques ne disparaissent pas totalement de la scène ici, et il m’a proposé de nous associer pour un festival intitulé « Russie mon amour », une déclaration qui lui trottait dans la tête, avec l’idée que Culture France pourrait s’intéresser à un projet de ce genre, qui croiserait toutes les musiques actuelles russes et les projets français articulés sur la culture russe. Nous sommes allés voir la mairie de Bordeaux – j’avais un peu peur de me retrouver face à une fin de non-recevoir, après mes déclarations plus ou moins venimeuses au moment de la fin du BJF – mais elle a réagi positivement. Entre temps, Benoît Lugué, bassiste du groupe Fada, membre de la nouvelle association (suite au BJF, elle se nomme « As Soon As Possible ») a proposé un mini-festival en avril, que j’ai appelé « Bordeaux Jazz Sessions ». Une bonne première expérience, à suivre j’espère. »


JPEG - 22.6 ko
J. Léandre/Sainkho Namtchylak © Bruce Milpied

L’affiche de Russie mon amour est belle, ambitieuse, éclectique. Quelques grandes figures de la musique improvisée française (Pierre Bastien, Joëlle Léandre, Jean-François Pauvros) doivent se frotter à divers artistes russes. De très obscurs : « Pour « Won James Won » Yan se souvenait d’un disque acheté par hasard à Pau ; il lui a fallu remonter la filière pour les retrouver, pourtant ce sont des musiciens étonnants, une sorte de Zappa russe !), et ainsi de suite. » D’autres moins : « Certains amateurs connaissent le label de Leo Feigin, Leo Records, qui travaille depuis plus de trente ans avec cette scène, et aujourd’hui encore. Sainkho Namtchylak a quand même un petit nom, de même qu’Evelina Petrova. Et Vladimir Tarasov est un des grands percussionnistes de la scène russe depuis plus de trente ans. »

Au lendemain du 14 octobre 2010, date du dernier concert, pourtant…

"Le bilan artistique est bon. Nous avons eu deux ou trois concerts exceptionnels, le duo Léandre/Namtchylak, le solo d’Evelina Petrova, la rencontre entre le trio de batteries et Vladimir Tarasov. Au point, pour ce qui touche au premier concert, que Joëlle souhaite renouveler ce duo. Evelina Petrova chante douze chansons « illustrant » les douze mois de l’année. Elle se cale dans l’univers qu’elle va habiter, serre son énorme accordéon contre elle, et se lance. Concentration extrême. Musique à la fois populaire et contemporaine. Très impressionnant, très beau. Tarasov était ravi de jouer avec Mathias Pontevia, Didier Lasserre et Edward Perraud. Ils ont improvisé, bien sûr, chacun occupant à tour de rôle la place d’initiateur de la musique. A ce jeu, Tarasov a dominé un certain temps, mais c’est Edward qui a introduit la séquence finale, de toute beauté.
Nous avons eu aussi des concerts exaltants, mais plus attendus : la prestation de Das Kapital avec les images de Lenin on Tour, le duo transsibérien de Jean-François Pauvros et Hélène Breschand… Le reste fut souvent moins surprenant, pas décevant mais étrange, comme le solo de Kondakov, très éclaté, sans ligne directrice. En tous cas c’est mon sentiment.
Ensuite la fréquentation : très décevante. Si Léandre/Namtchylak ont réuni 180 personnes, les autres concerts n’ont attiré que trente spectateurs en moyenne, plus quelques invités et amis. C’est beaucoup trop peu. C’est inexplicable. Même si l’on peut invoquer la richesse de l’offre culturelle à Bordeaux (mais c’est une formule, ça, qu’est-ce que ça veut dire ?), l’éloignement du TNT du centre ville (mais il y a le tramway), le côté un peu abscons de notre affiche, superbe mais qui n’indiquait pas que c’était un festival de musiques actuelles."


JPEG - 26.6 ko
Vladimir Tarasov © Bruce Milpied

Déceptions et conséquences

« Nous avons perdu beaucoup d’argent dans cette affaire ; nous allons pouvoir combler le déficit avec ce qui nous restait en caisse après le Bordeaux Jazz Festival, mais nous en resterons là, sauf si « on » nous dit qu’une telle manifestation est à renouveler… Je continue à recevoir des propositions, et dans le lot, si quelque chose se dégage… nous verrons bien. Mais « Passion Mexique » [1] est rangé du côté des beaux projets sans suite. On se sentirait d’attaque si on avait le sentiment que de quelque côté (droite ou gauche) on nous encourage. Mais on sent plutôt que les « pouvoirs publics » attendent que nous laissions tomber. Ce qui domine, là, c’est la déception. »

« Il faudra bien y revenir à cette question de la diffusion des musiques de jazz, dans notre région si mal orientée, il faut bien le dire… »

Voilà… Une musique minoritaire perd encore un peu plus de terrain d’expression, les amateurs aquitains de jazz contemporain n’auront que davantage de frein à ronger.
Il serait tentant de se laisser aller à l’amertume et de voir dans cette conclusion le symptôme d’un triste rétrécissement de la vie culturelle.
Reste à espérer que ces mêmes causes qui conduisirent Philippe Méziat à se remettre en selle produisent à nouveau les mêmes effets.
« Beaucoup d’amis, de collègues directeurs de festivals, de musiciens, m’ont instamment pressé de ne pas céder à un découragement qu’ils sentaient, ou voulaient pour moi, passager. Et puis le public… Des gens rencontrés dans la rue, bien plus souvent qu’on ne pourrait croire, qui me demandaient les raisons de cet arrêt, qui regrettaient cet espace de liberté qu’ils avaient pressenti, cette chose qui n’aurait pas dû être, cette musique, ces musiciens dont ils savent très bien qu’ils ne les entendront nulle part ailleurs, ou alors dans d’autres villes, éloignées, dans d’autres régions. Il faudra bien y revenir à cette question de la diffusion des musiques de jazz, dans notre région si mal orientée, il faut bien le dire… »

par Aymeric Morillon // Publié le 13 novembre 2010

[1Ndr : le festival qui devait suivre Russie mon amour.