Chronique

Philippe Robert

Great Black Music

Label / Distribution : Le mot et le reste/Orkhêstra

Cette anthologie passionnante, présente la Great Black Music en 101 albums essentiels.

Comment ne pas être fan de cette musique noire, crue, gonflée, dont l’histoire témoigne d’un véritable combat ? Les grands disques ont souvent une histoire, que raconte Philippe Robert, quand la musique était au centre d’une aventure intense, souvent personnelle et surtout rebelle. « Avant d’être un poing levé, la musique noire a été un poing enchaîné. » La sélection commence donc logiquement avec Billie Holiday - dont le Lady Sings the Blues [1], contient le titre emblématique « Strange fruit » - et s’achève avec le violoniste Billy Bang et son Vietnam : Reflections [2].

Ce livre-album essentiel évoque toutes les musiques noires : blues (Howling Wolf ou John Lee Hooker), rhythm’n blues, soul, funk, hip hop, reggae (Bob Marley and the Wailers). Il retrace l’évolution mouvementée d’une des formes musicales les plus abouties, l’expression collective de la communauté noire, dans un art de revendication qui n’est pas seulement « ethnique ». Certaines décennies comptent plus que d’autres : sur les cent une références, les années soixante et soixante-dix sont prédominantes, « parenthèse enchantée » sur le plan artistique mais très dure socialement et politiquement.

L’un des plaisirs de cette étude est donc de réveiller une nostalgie latente, l’histoire des quarante dernières années faisant retour en musique. La réalité et les préoccupations de l’époque envahissent le décor : lutte pour les droits civiques, sexe, drogues, créativité intense.

Les femmes aussi jouent leur rôle : Aretha Franklin, Nina Simone, Etta James chantent leur désespoir, manifestent pour leur liberté. Les jazzeux retrouveront des noms familiers et aimés Albert Ayler (« New Grass »), John Coltrane (« A Love Supreme »), la We insist, Freedom now Suite de Max Roach, Les Stances à Sophie de l’Art ensemble of Chicago, premier groupe à parler et à incarner la « Great Black Music », Joe McPhee (Nation Time), Sun Ra, Pharoah Sanders, Melvin Van Peebles, symbole du cinéma de la Blaxploitation.

Mais à côté de ces symboles manifestes, d’autres noms brillent dans la galaxie de la Great Black music : Isaac Hayes et son célèbre Shaft, Wilson Pickett (« In the Midnight Hour »), Ray Charles (« Hallelujah, I Love Her So », le « godfather » de la soul James Brown (« Get Up I Feel Like Being A Sex Machine »), Ike & Tina Turner, Otis Redding, les Supremes et la Tamla Motown, dont les auteurs Lamont Dozier et les frères Brian et Eddie Holland écrivirent parmi les plus belles pop songs entre 62 et 67 ; et une décennie plus tard, au confluent de deux époques, les extraordinaires Chic, créateurs d’un son nouveau pour la dance music et le disco. Seize titres illustrent les vingt-cinq dernières années, mais ce sont Prince et son « Sign O’ The Times », Public Enemy, Mos Def, Meshell Ndegeocello

Philippe Robert, qui n’a rien oublié dans son panorama de cette époque brûlante, reconstitue une fresque dont il replace les pièces souvent manquantes, voire oubliées si l’on s’en tient au seul jazz. Car il va plus loin, au-delà du « Free jazz, Black power » de Carles et Comolli, et explore tout le spectre de la musique noire. Les chroniques de sa plume affûtée respectent le format imposé par l’exercice, mais sont à haute densité, avec une rare qualité de précision et de fraîcheur illustrative. Si vous ne connaissez pas bien le groupe, le musicien, le chanteur, vous en ferez vite une idée d’après ses commentaires explicites et authentiques. Car il ne triche pas ; il décrit la musique qu’il aime et connaît parfaitement. Il est passé tout naturellement de l’écoute attentive de milliers de disques à la critique, en musicologue expert. D’ailleurs, sa sélection recoupe parfois celle d’un autre spécialiste, le critique rock Philippe Manœuvre, qui balaie le champ de toutes les musiques, blanches et noires, de 1966 à nos jours, en suivant le cheminement rebelle de cette musique. Marvin Gaye et What’s Going On ?, The Jimi Hendrix Experience avec Electric Ladyland ou Sly and the Family Stone (There’s a Riot Going On sont ainsi des repères communs incontournables.

Signalons de plus, que, pour continuer l’étude, Philippe Robert a fourni une bibliographie détaillée avec, en addendum, une liste importante d’autres albums également nécessaires, complémentaires, qui combleront les amateurs de jazz… Nul ne manque à l’appel.

Cet ouvrage est décidément indispensable pour comprendre l’un des plus formidables mouvements musicaux du XXè siècle. Rermerciements à son auteur et à sa maison d’édition, Le mot et le reste.