Scènes

Quelques échos des Nuits et des Jours de Querbes 2012

Fréquentation en hausse cette année pour le « plus petit des grands festivals » en dépit des inquiétudes budgétaires du printemps. Avec une programmation toujours exigeante, marque de fabrique de la maison Querbes.


Fréquentation en hausse cette année pour le « plus petit des grands festivals », en dépit des inquiétudes budgétaires du printemps. Avec une programmation toujours exigeante, marque de fabrique de la maison Querbes qui, depuis quinze ans, fait défiler dans sa grange et son étable une étonnante kyrielle de talents, tant littéraires que musicaux.

Les Nuits et les Jours de Querbes, c’est cet étonnant festival de jazz et de littérature qui se déroule depuis quinze ans, chaque deuxième week-end du mois d’août dans un hameau habité à l’année par… dix personnes.

Vous voyez Toulouse ? 150 km direction Nord-Nord-Est. Decazeville ? Pas si loin. Figeac ? Encore un peu. Capdenac : vous grillez. Asprières : redescendez un peu, vous y êtes.

Entre chênes et châtaigniers, labourages et pâturages, entre la mine et le train, entre agriculture et industrie, c’est là qu’ont joué en quinze ans - pour ne citer qu’eux - Bojan Z, Claudia Solal, Olivier Calmel, Alain Jean-Marie, Mimi Lorenzini, Sébastien Paindestre, Bruno Tocanne, Makaya Ntshoko, Lionel Martin, Jean-Marc Padovani, Noel McGhie, Didier Labbé, Agafia, Vrak Trio… et j’en oublie.

C’est à Querbes aussi, et nulle part ailleurs, que l’on peut débattre avec des écrivains venus du bout du monde avant d’aller au concert, puis dîner sous les lampions en taillant une bavette avec ses voisins de table : les musiciens du groupe qui vient de jouer, le romancier roumain, algérien ou bourguignon, le maçon de Capdenac, l’employé de bureau de Decazeville, le chroniqueur de France Culture, la danseuse, le gamin qui joue du tuba dans la banda d’Auvergne, le plasticien qui expose dans la grange, le comédien qui lisait les textes dans l’étable… Pas de « profil-type » pour le public de Querbes : jeunes, vieux, bobos et smicards, intellos et manuels, seule les rassemble une commune curiosité pour se qui se propose ici, mélange de modernité et d’enracinement sur fond d’ouverture tous azimuts. Et de générosité.

« Avis de grand soir », tel était le thème retenu pour cette édition, avec des écrivains que préoccupe la question sociale, la vie politique, l’ordre des choses.
Au printemps dernier, le président Jean-Paul Oddos nous avait flanqué une drôle de frousse. « Avis de grand frais », annonçait-il. Subvention DRAC supprimée, subventions territoriales rabotées, l’austérité cernait Querbes. Nous nous en étions fait l’écho. Les amis de Querbes ont répondu présent : cotisations de solidarité, dons, adhésions supplémentaires… L’équipe du festival a serré les cordons, recompté les boutons de guêtres, négocié, resserré la programmation en privilégiant les musiciens régionaux - moins de frais de transport - et les Nuits et les Jours ont eu lieu. En grattant sur tout… sauf sur la qualité.


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Louis Petrucciani Photo Diane Gastellu

Contrairement à une habitude établie depuis de longues années, nous n’avons pas assisté à tout le festival. Bousculade de calendriers… Nous avons manqué beaucoup de choses.
CordCore, groupe toulousain assez peu classable avec un violon énervé et deux guitares pas calmes.
FDH Trio, avatar du Free du Hazard, chroniqué dans ces colonnes.
Vrak Trio à Capdenac-Gare, et Etienne Leconte, son flûtiste, dirigeant l’Orchestre National de Querbes.
Notamment.
Mais nous étions là pour le débat des écrivains à Figeac, place de la Lecture, avec Franck Magloire, Dominique Manotti, Mathieu Larnaudie et Tatiana Arfel. Pour les lectures de textes de Flora Tristan, Louise Michel et Rosa Luxemburg.
Et pour trois concerts.

Samedi 11 août : deux concerts dans la grange.

Alfie Ryner est un quintette toulousain dont les membres cultivent un look de petits marlous : chemise blanche, pantalon et cravate noire, lunettes fumées. Têtes d’affiche : Guillaume Pique, tromboniste, et Paco Serrano, également connu comme tanguiste de contrebande au sein du duo La Mala Cabeza. L’homme est saxophoniste et chanteur, mais aussi harangueur, bateleur, provocateur, hâbleur gominé, mauvaise langue, menteur effronté. Au saxophone - son épais, râpeux, débraillé, qui sent sous les bras - il ruisselle de testostérone façon « Sergio the Sexy Sax Man » sans qu’on sache s’il parodie la caricature, s’il caricature la parodie ou s’il a failli y croire une minute.
La musique d’Alfie Ryner est à l’avenant : elle fait du rentre-dedans, pas de la dentelle. Attention : c’est très en place, efficace, jouissif et assez gonflé dans sa façon de malaxer les styles - avec une prédilection pour tout ce qui tourne, a tourné ou tournera autour de l’esthétique mauvais garçons / bas-fonds / interlope. Faut qu’ça saigne, et ça saigne. Surtout que l’ingé-son du groupe a l’habitude de sonoriser des salles de rock toulousaines, pas des granges en pleine campagne. On a dû les entendre jusqu’à Figeac, pour peu qu’il y ait eu un peu de vent d’est.


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Alfie Ryner Photo Diane Gastellu

Daroux - Petrucciani - Schiavone : le trio formé autour d’un nom célèbre - celui du frère du pianiste, contrebassiste de son état - délivre un jazz sans stridence - l’exact opposé du précédent concert, en quelque sorte. Les compositions de Jean-Paul Daroux sont équilibrées - un fond hard-bop, avec des touches plus pop ou plus classiques selon les moments. Les instrumentistes sont techniquement impeccables, bons mélodistes, fins rythmiciens, et s’entendent manifestement très bien. Seulement voilà : à force d’équilibre, à force de discrétion, il manque à ce trio quelque chose qui fasse la différence avec les dizaines d’autres trios piano-basse-batterie tournant actuellement : ce qui fait que The Bad Plus, [em] trio ou Roberto Negro Trio, pour prendre trois exemples très disparates, vous donnent envie d’aller jusqu’au bout du concert. Une voix personnelle, un peu d’excès, de la passion… un rien de cette démesure sans laquelle - de Louis Armstrong à Thelonious Monk, de Jelly Roll Morton à John Coltrane ou Miles Davis - le jazz n’aurait pas traversé les époques et les océans.

Dimanche 12 août : Amour, révolte et liberté

Le festival amorçait sa conclusion avec les lectures de textes de Rosa Luxemburg, Flora Tristan et Louise Michel dans une étable archi-comble. Stylistes autant que femmes politiques, toutes trois conjuguent à tous les temps la passion de l’égalité, le désir de justice et la flamme de la résistance sans rien renier de leurs émotions. Introduction idéale pour le concert qui allait clore le festival
Mais était-ce un concert ou autre chose ? Et quoi ?

Dans la grange, on a placé les sièges en amphithéâtre autour d’un simple banc de bois - d’habitude ils sont sagement alignés en rangs face à la scène.
Sur ce banc de bois s’installe Didier Petit. Nu pieds, massif, les yeux fermés, il fouette l’air de son archet, parle, entame une rythmique, mains sur le bois, archet frappant les cordes, grogne, puis vocalise en jouant à l’archet, s’arrête, raconte, reprend.
Il parle, explique Minneapolis, la solitude, le froid, le studio inconnu, les six suites, ses six faces, danse avec son violoncelle, écrit sur le sol avec son archet, nous fait rire, puis chante/murmure « Hush now, don’t explain » d’une voix d’enfant. Désarçonnée peut-être par ce grand bonhomme qui ose la fragilité, ou croyant qu’un tel changement d’humeur ne peut être que bouffonnerie, une dame glousse ostensiblement au deuxième rang. Elle mettra une bonne minute à comprendre que ce n’est pas drôle, que ce n’est plus drôle, que c’est comme dans la vie : on rit, puis on a mal. Et on rit à nouveau, a tempo.


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Didier Petit Photo Diane Gastellu

Avec ce solo, Didier Petit nous donne à voir et à entendre la liberté totale dans la contingence totale. Traversé par la musique comme nous le sommes aussi, instrument de son instrument, il est libre parce qu’il est entier, sans faux-semblant, sur ce banc de bois. Cette expérience qu’il nous permet de partager ne peut se vivre que dans un commun oubli des rôles et des masques. C’est à ce prix - bien modeste - que l’on y découvre ce que l’on savait déjà, confusément, sur l’être et la liberté. Et sur la beauté qui n’est pas un équilibre glacé mais l’exact contraire de cela : l’imperfection heureuse d’être imparfaite, la fragilité acceptée, le déséquilibre qui ne tombe pas.

Clap de fin vers 18h30. Quelques festivaliers s’attardent, d’autres rentrent vite car demain c’est lundi et on n’est pas, ou plus, en vacances. Autour des restes du buffet de midi, on évoque l’édition prochaine, et les suivantes. Jean-Paul Oddos, fondateur du festival et maître des lieux, a en effet décidé - chose rare chez les organisateurs de manifestations culturelles - de préparer l’avenir et de passer la main progressivement, en trois ans, à une équipe plus jeune constituée autour de David Bedel, régisseur général, et quelques-uns des enfants qui ont grandi avec le festival. Ce passage de témoin a commencé cette année avec un succès manifeste : l’équipe de bénévoles s’est renforcée et rajeunie, l’organisation était sans faille.

On retrouvera donc Querbes sur Citizen Jazz, en 2013 ou peut-être avant car la « saison » devrait commencer bientôt. A suivre !