Scènes

Reims Jazz Festival 2014

Vedette américaine et audace française, trois concerts et deux soirées pour terminer en beauté l’édition 2014 du Reims Jazz Festival.


Photo © M. Laborde

Pour sa 21e édition, le Reims Jazz Festival s’offre le cadre prestigieux de l’Opéra pour mettre en valeur une programmation mariant le chic et l’inventif. Retour sur deux belles soirées, dont la clôture.

Création de l’association Djazz 51 - née en 1991 et, depuis, grande bienfaitrice du jazz en Champagne - le Reims Jazz Festival un peu plus jeune puisqu’il n’en est qu’à sa 21e édition, a connu en 2014, malgré un certain resserrement en termes de dates et de lieux, une manière de promotion en posant ses quartiers de pré-hiver dans le cadre prestigieux de l’opéra de Reims. Mais la magnificence de l’écrin - un théâtre à l’italienne du plus bel Art Déco à l’acoustique nette et précise - ne fait pas oublier ce qu’il est censé mettre en valeur : la programmation, concoctée par Francis Le Bras (dont les talents de musicien ont déjà été loués dans ces colonnes). En ces 18 et 19 novembre 2014, deux derniers jours de festival, il faut avouer qu’elle a belle allure. Alternance de tête d’affiche internationale – John Abercrombie, sommité du jazz labelisé ECM - , d’audace avec le jeune Thisisatrio, et d’ambition avec le programme concocté par l’Ensemble Tous Dehors mené par Laurent Dehors. Toutes choses qu’il fut fort bon d’écouter dans le confort des sièges tendus de velours rouge, entre des murs sculptés d’yeux élégamment stylisés en pétales.

John Abercrombie Photo M. Laborde

A tout seigneur tout honneur, commençons avec le plus notoire des intervenants, et ouvreur de cette deuxième série d’hostilités : John Abercrombie avec orgue et batterie, donc dans une formation facilement associée à une certaine tradition hard-bop. Une tradition où s’entendent plus de sons bruts que ce qu’on imagine – peut-être injustement – chez ECM, label dont le guitariste est une des grandes figures. Pourtant cette formation date d’un peu plus de vingt d’ans. La musique est certes moins âpre que ses éruptions soul jazz des années 60 – on ne saurait complètement échapper, chez Abercrombie, à sa fluidité de virtuose – mais non dénuée d’une certaine robuste rusticité classique.

Chaque morceau ou presque s’ouvre sur quelques secondes de guitare seule, sur quoi Adam Nussbaum vient tisser un tapis de cymbales et de balais frottés sous le jeu d’orgue de Gary Versace [1], fait de rythmes en nappes ; le jeu liquide et translucide du guitariste semble un peu plus habité que d’ordinaire par les fantômes de Grant Green dans les parties enlevées, ou de Wes Montgomery lors de passages plus langoureux. Tout cela est fort plaisant, très réussi, mais peine à susciter davantage qu’une adhésion polie face aux audaces bien tempérées par le cadre somme toute assez normé dans lequel elles s’expriment.

Franck Vaillant Photo H. Collon

La deuxième soirée proposait deux concerts de musiciens français à la renommée moindre, mais tout aussi dignes d’intérêt.

Thisisatrio, se compose d’un pianiste, d’un batteur et d’une contrebassiste. Si cet équipage s’inscrit dans la grande tradition jazz, la traversée est joyeusement débridée. Sur le va-et-vient marémoteur de lignes de basse au bercement obsessif et contagieux, mis en route par Sarah Murcia, on joue au chamboule-tout sans chavirer. Benjamin Moussay traite son piano avec énergie mais non sans romantisme. Quant à la batterie de Franck Vaillant, elle donne le sentiment de se jeter, avide, sur tous les espaces disponibles, mais sa voracité est intelligente et élégante. Un trio peut-être pas très ordonné, mais esthétiquement bien organisé, charpenté mais véloce, dense mais sans gras, et adouci çà et là de rondeurs sentimentales assez bienvenues. On se quitte en rappel sur l’intriguant et très réussi « Shibuya » – nom d’un quartier de Tokyo – vertébré de grésillements, coups brefs et métalliques assemblant une rythmique paradoxale, mi-lancinante, mi-tachycardique, en accord avec l’image que l’on se fait de la capitale japonaise.

En deuxième partie, un programme dont l’ambition – une petite histoire de l’opéra – se mesure à l’impressionnante armada d’instruments disposés sur la scène. Certains, inusités, distillent leur joyeuse et peu inquiétante étrangeté : un saxophone basse qui rythme grâce à la maîtrise de Gérald Chevillon, une guimbarde morriconienne utilisée pour rendre hommage à Monteverdi… La chanteuse soprano Géraldine Keller débute son intervention hors des regards, créant un décalage entre ce qui se voit et s’entend. Cet effet sied à ce projet débordant et ponctué de soubresauts, espiègle anguille impossible à saisir tant ses mouvements dévoilent une infinité d’aspects : un bucolisme d’oisillons moqueurs pour une Flûte enchantée passée au burlesque cartoon des Merry Melodies, un Kurt Weill en mode titubant, donc tout à fait dans l’esprit de l’original, une samba triste pour une promenade des Walkyries exilées en Amérique du sud, la « Cold Song » de Purcell revue plusieurs fois, dont certaines volcaniques dans leurs expressions cuivrées, et Bizet qui, entre big band et Big Bazar, évoque Brel en intro et flirte avec Delpech dans ses gimmicks.

L’ampleur du défi à relever par Dehors et, chez lui, cette façon d’être à la fois fidèle à l’esprit et très éloigné de la lettre, inspirent le respect. On peut cependant regretter le comique parfois forcé ainsi que la dispersion des genres abordés, qui finit par diluer l’attention. On aurait aimé adorer, mais c’est bien connu : tout menu réussi doit - suprême élégance - laisser le convive sur sa faim, pour que jamais l’appétit ne se tarisse.

par Aymeric Morillon // Publié le 4 janvier 2015

[1Qui remplaçait ce soir-là Dan Wall, l’habituel claviériste d’Abercrombie.