Chronique

Renaud García-Fons

Le souffle des cordes

Derya Turkan (kemençe), Kiko Ruiz (guitare), Serkan Halili (kanoun), Florent Brannens (violon), Amandine Ley (violon), Aurélia Souvignet-Kowalski (alto), Nicolas Saint-Yves (violoncelle), Renaud García-Fons (contrebasse, compositions).

Label / Distribution : E-motive records

Dans l’entretien qu’il vient d’accorder à Citizen Jazz, Renaud García-Fons présente son nouveau disque comme le troisième volet d’une trilogie autour des cordes, après Silk Moon en duo avec Derya Türkan et Farangi, du Baroque à l’Orient aux côtés de la joueuse de théorbe Claire Antonini. Mais c’est aussi pour lui le retour à une formation élargie, la dernière pour laquelle il avait composé étant celle qu’on retrouvait sur l’album Entremundo en 2004. Dix-sept ans déjà… Depuis cette époque en effet, le contrebassiste avait privilégié le quartet (La Linea Del Sur) ou le trio (La vie devant soi), engagé à plusieurs reprises des conversations en duo, mais aussi tenté une deuxième fois l’aventure solitaire avec Solo, The Marcevol Concert, vingt ans après Légendes, son premier album en 1993.

Avec Le souffle des cordes, celui qu’on présente souvent comme un virtuose, pour ne pas dire un maître de l’instrument, du fait d’une technique étourdissante – mais dont la virtuosité, comme le souligne parfaitement Henri Texier dans les notes du livret, est « belle, sensible, au service du sentiment et surtout pas de l’esbroufe » – nous invite à un voyage en deux dimensions. Fidèle à ses passions, Renaud Garcia-Fons unit des musiques survolant les continents, depuis l’Extrême Orient jusqu’à l’Afrique, sans jamais perdre de vue sa chère Méditerranée et en particulier l’Espagne et le Flamenco. Mais en écrivant pour un ensemble où l’on note la présence de Derya Türkan au kemençe [1], Serkan Halili au kanoun [2], le fidèle Kiko Ruiz à la guitare flamenca et un quatuor à cordes, il va au-delà de la dimension géographique et voyageuse de son écriture pour lui conférer une approche qui serait plus historique : « J’avais envie d’avoir des réminiscences du passé, de musiques anciennes, mais aussi de l’Orient avec le kanoun ou le kemençe et l’Occident, la tradition plus classique, avec le quatuor à cordes, sans oublier l’Espagne avec la guitare flamenca ». Ambiance baroque à la manière de Vivaldi, musique ottomane, flamenco… dans une passionnante série d’allers-retours entre hier et aujourd’hui, d’une culture à l’autre. Soit l’expression d’un désir viscéral, celui de construire des ponts et d’abolir les frontières. C’est une heureuse alchimie qui s’opère sous nos yeux et on goûte d’autant plus cette architecture harmonieuse que le sens profond de la mélodie cultivé par Renaud García-Fons depuis toujours va de pair avec « une pulsation, comme une danse, un swing intense » qui vient nous rappeler, s’il en était besoin, que ce musicien humaniste garde au plus profond de lui une énergie dont l’une des sources est bien entendu le jazz.

Il n’est pas nécessaire de souligner ici les qualités uniques de l’écriture de Renaud García-Fons ni même la profondeur du chant qui l’habite et l’équilibre auquel il parvient naturellement en mariant des musiques qui, finalement, ne demandaient qu’à dialoguer. Pas plus qu’on n’aura besoin de rappeler une fois encore l’originalité et la force de son phrasé, à l’archet aussi bien qu’en pizzicato. Ce musicien-là a décidément réussi à inventer un monde bien à lui qui, lorsqu’on y pense, devrait aussi être le nôtre. Avec Le souffle des cordes, Renaud García-Fons écrit un nouveau et splendide chapitre de sa cosmogonie. Il travaille d’ores et déjà au suivant, qu’on se le dise, et c’est la plus belle des nouvelles dont il pouvait nous faire part.

par Denis Desassis // Publié le 7 novembre 2021
P.-S. :

[1Le kemençe est un instrument de musique traditionnel turc. Il s’agit d’un instrument à cordes frottées qui trouve son origine des bords de la Mer Noire. Ainsi, la ville de Trabzon, qui constitue la plus importante ville turque sur les bords de la Mer Noire, a le kemençe comme emblème.

[2Le kanoun, aussi appelé kanonaki ou kalong, est un instrument à cordes pincées de la famille des cithares sur table, très répandu dans le monde arabe, le monde iranien, en Asie du Sud-Ouest ainsi qu’en Grèce et dans le Turkestan.